Dérive antipodale des mots : cartésien

octobre 8th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #111.

Quatrième cas. Au début du XVIIe siècle, Descartes [1] avait à cœur de bien conseiller le croyant se voulant bon catholique (quelques années plus tard, son cadet, Pascal, fera de même à l’intention des protestants). Il estimait que, chez celui-ci, le crédit accordé à l’observation et aux messages des sens ne devait, en aucun cas, prendre le pas sur la confiance en l’esprit – i.e. en l’intellect, les sentiments et les bonnes convictions religieuses : ces dernières qualités émanant directement de Dieu, par là ne pouvant induire en erreur. Les raisonnements du penseur spiritualiste, métaphysiques essentiellement, se voulaient destinés à mener le lecteur dans cette direction – en particulier dans la conviction qu’il fallait se méfier des communications des sens et se fier, plutôt, aux réflexions pures de la conscience (« je pense, donc je suis » [2])… à l’instar de Parménide d’Élée, inspirateur de l’idéalisme grec au Ve siècle AEC.

Parce qu’il était intelligent et bon mathématicien, également en raison du titre et du sous-titre de son ouvrage principal (Discours de la méthode – Pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, 1637), les chrétiens parmi les plus éduqués se forgèrent l’idée que le cartésianisme impliquait… une expression de pensée rigoureusement logique et rationnelle. On aura compris que cela correspondait bien plus aux attentes de la société française de l’époque, qu’aux intentions effectives de l’auteur.

Quatre exemples instructifs sur les détours et aboutissements étranges que peuvent prendre les mots, dans leur sens. C’est troublant, quand des dérives sémantiques se révèlent à ce point antipodales.

[1] Cf. « Système vivant n’est pas machine », texte no 11 de Pensées pour une saison – Hiver.

[2] « […] je pense, donc je suis […] » – Descartes, René [1596-1650], Discours de la méthode, 1637, 4e partie. Cf. infra le texte no 112, « Une promenade langagière autour du syllogisme : syllogisme bien construit ».

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Dérive antipodale des mots : machiavélique

octobre 8th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #110.

Troisième cas. Au début du XVIe siècle, dans un monde très agité où régnait la contingence, les puissants de la Renaissance italienne s’affrontaient sans cesse, tous contre tous.

S’adressant en 1513, dans son œuvre magistrale, Le Prince, à l’un de ceux-ci, Laurent II de Médicis, Machiavel [1469-1527] prônait l’intelligence et la tempérance dans les pratiques politiques. L’auteur jugeait que l’on ne conservait pas le pouvoir par la brutalité ou par la tromperie… mais par la prévoyance, la souplesse et l’habileté, jointes à la vaillance et à la droiture. Il estimait hautement la virtù… mais ne nourrissait aucune illusion sur les vertus des hommes. C’était donc un observateur lucide et pragmatique du monde, prodiguant des conseils avisés et réfléchis, probes en définitive.

Nonobstant, aussi bien les catholiques que les protestants se trouvèrent indignés par cette description réaliste du pouvoir, publiée en 1532, cinq ans après la mort de l’auteur ; à leur goût elle se révélait insuffisamment édifiante : elle n’était pas moralisatrice, donc elle ne pouvait pas s’avérer morale. Ils répandirent dès lors tant de médisances sur l’auteur (qui ne pouvait plus se défendre) qu’ils donnèrent de Machiavel l’image d’un individu dépourvu de scrupules ou d’idéal, encore pire que… “ cynique  [1]. Ils lui attribuèrent ainsi avec malignité l’adage : “ La fin justifie les moyens ”, un apocryphe peut-être dérivé du “ Exitus acta probat ” formulé par le poète latin Ovide [2].

Résultat de ces distorsions : le machiavélisme devint, erronément, synonyme de calcul fourbe, sournois et sophistiqué, immoral ou amoral. Alors qu’en réalité, un projet “ machiavélique ” ne correspond en rien à l’esprit machiavélien, c’est-à-dire aux intentions réelles de Machiavel.

[1] Cf. supra le texte no 108, « Dérive antipodale des mots : cynique ».

[2] Ovide [43 AEC – 18 EC], Heroides, II ; un vers à la traduction délicate, qui pourrait, d’ailleurs, simplement signifier “ Le résultat en vaut la peine ”.

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Dérive antipodale des mots : épicurien

octobre 8th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #109.

Deuxième cas. Au début du IIIe siècle AEC, dans un monde hellénistique bouleversé par les vastes conquêtes d’Alexandre de Macédoine [356-323], l’enseignement prodigué en son jardin par Épicure [341-270] prônait une vie équilibrée, fondée sur la simplicité des besoins, sur le respect de ces besoins, et sur la juste appréciation de la valeur fondamentale de cette simplicité.

La simplicité se révélait une source renouvelée d’harmonie en soi et autour de soi, elle permettait au corps et à l’esprit de s’épanouir. Une vie harmonieuse traitait le corps en allié et clarifiait l’esprit. Dès lors, on pouvait non seulement mieux discerner la réalité matérielle du monde et de ses phénomènes, mais grâce à cette clarté du regard on pouvait contempler la mort pour ce qu’elle était, simplement, et ne plus la craindre inutilement. Un adepte d’Epikouros, ‘ l’allié ’, se comportait ainsi en sage réaliste et paisible, vivant heureux de l’essentiel et fréquentant seuls quelques amis choisis.

En aucune façon ne s’agissait-il d’hédonisme, soit la recherche prioritaire de plaisirs dans la vie, ni de sybaritisme, soit une recherche exagérée de luxe et de luxure – une philosophie, respectivement une culture, ayant réellement existé dans le monde hellénisé, mais en dehors de toute influence et de tout contexte épicuriens. Au sein d’un monde troublé, l’épicurisme connaissait beaucoup de succès, dans toutes les strates de la société, et ce succès lui valait des ennemis. L’amalgame qui fut ainsi fait de “ l’enseignement du jardin ” avec l’hédonisme et le sybaritisme s’avéra une calomnie, répandue à la fin de l’Antiquité par deux idéologies en concurrence avec l’épicurisme, soit le stoïcisme, puis le christianisme.

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La limite

septembre 29th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #100.

Comprendre s’est toujours avéré, pour moi, une pulsion vitale. Comprendre, avec autant de précision que possible. Autrement, l’affolement me guette. Alors… j’essaie de comprendre, péniblement, tout ce qui se trouve au monde, mais particulièrement ce qui m’est le plus proche. Exercice laborieux, difficile…

J’ai été sauvé par un respect instinctif de la réalité et une acceptation sereine de mes limites intellectuelles : si j’estime que je dois tenacement faire l’effort de comprendre, je sais aussi que je ne peux cheminer très loin dans l’immensité du monde. Je dois aller jusqu’à ma limite de propriété, regarder attentivement plus avant, au loin… mais sans franchir moi-même la borne. Car au-delà, ce n’est plus mon territoire et cela ne me regarde pas.

Du moins, je tâche de m’en convaincre.

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L’égo conçu comme un flux structurel

septembre 21st, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #83.

Dans de nombreux textes mahâyânistes (bouddhisme tardif d’Asie du nord), on peut lire que l’égo (le “ moi ”, âtman en sanskrit), se révèle une simple illusion, manquant non seulement de toute substance (il est “ vide  ; en sanskrit : sjûnya), mais aussi de toute réalité.

Si son insubstantialité ontologique ne pose pas de problème particulier à l’observateur avisé (on nomme ontologie la partie de la philosophie traitant de l’être, en grec ôn, ontos), par contre on peut estimer que ces textes vénérables ont tort sur le dernier point : malgré son insubstantialité, l’égo est tout à fait réel.

À l’instar de toute chose, il s’avère un flux structurel (samskâra en sanskrit), avec des frontières, floues quand on s’en approche, réelles néanmoins d’un point de vue opérationnel.

 Ce fleuve qui coule, où exactement faut-il définir sa rive, sur le plan que nous établissons ? Car avec ses berges instables et mouvantes, ce n’est pas évident.

– En gros : ici et là… Plus de précision ne s’avère pas indispensable et n’aurait pas beaucoup de sens. Nous n’y arriverions pas d’ailleurs : il faudrait faire des cartes saisonnières, indiquer une marge d’erreur pour chaque relevé… Le plan deviendrait illisible. L’essentiel, pour les navigateurs et les planificateurs urbains, c’est que nous marquions sur notre carte des limites qui se montrent conformes à l’usage général… et raisonnablement correctes d’un point de vue pratique. 

Cette allégorie pour exprimer que tout flux structurel, égo inclus, se conçoit et se définit à l’intérieur de limites ; que ces dernières soient fluctuantes et peu réductrices à l’observation de tout près… n’implique pas que ce flux soit illusoire. Il est simplement transitoire, voire labile, et ses bornes aussi. Comme tout processus du réel, comme tout phénomène.

Par ailleurs, si ce flux est conçu de façon rationnelle et réaliste, son concept mental s’avère opérant, voire efficace. Ni plus… ni moins.

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La fin ne justifie pas les moyens

septembre 21st, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #82.

Indifféremment de la cause qu’ils sont censés servir, les moyens utilisés forment une question cruciale… et éminemment révélatrice. Aussi, avant même d’interroger le fondement d’une action, ou d’une idéologie, il est souvent très utile d’étudier de près les moyens dont elle use. Éthiquement, certes, mais aussi dans leur qualité opérante. De fait, quel que soit l’objectif déclaré, il suffit de déceler un seul moyen malsain ou cruel pour prédire que le résultat, auquel il contribue intrinsèquement, sera pourri.

Sans aborder l’aspect éthique des fins recherchées elles-mêmes, voici, pour illustrer le propos, quatre exemples de moyens utilisés qui s’avèrent ou se sont avérés assurément malsains.

Pourquoi, exactement, infliger des sévices aussi cruels à ceux-là accusés d’hérésie ou de sorcellerie ? Pourquoi, exactement, massacrer les familles royales et leurs proches, et de ces façons-là, à l’occasion des deux grandes révolutions européennes, la française et la bolchévique ? Pourquoi, exactement, torturer longuement et systématiquement des prisonniers ? Pourquoi, exactement, utiliser des poisons ou des pièges atroces pour faire périr, dans de longues agonies, les loups et les coyotes d’Amérique du nord ainsi que les renards et les chats sauvages d’Australie ? – Parce qu’il le fallait ! Parce qu’il le faut ! entend-on… et puis c’est tout, en définitive.

Cette “ justification ” s’avère indigente… On aura compris que l’honnête homme juge cruels de tels moyens, par là qu’ils ne peuvent, jamais, se justifier éthiquement. On insistera, aussi, sur le fait qu’ils s’avèrent inopérants pour la “ cause ”, en définitive. En effet, que pouvait-il, que peut-il advenir d’un mouvement ou d’une société coupables de tels crimes ? Rien de bon. Ils auront instillé, dans leurs propres esprits, une toxine sournoise.

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Malheur aux doux !

septembre 20th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #81.

On reste frappé par la férocité de ceux qui se réclament de “ causes ”, lorsqu’ils estiment devoir servir celles-ci par des sacrifices sanglants.

Par exemple, la férocité des “ humanistes ” et des “ religieux ” à l’égard des animaux : aimer “ l’homme ” nécessiterait la haine “ des bêtes ”. Ou celle des “ real patriots ” (vrais patriotes), selon qui on peut, on doit tout faire à un ennemi, prisonniers inclus. Ou celle des “ bons croyants ”, à l’égard des infidèles, “ kafirs ” et autres mécréants, qu’ils estiment dignes de sévices. Ou encore celle des “ bird lovers ” (amoureux des oiseaux), qui approuvent les pires violences infligées aux chats. La liste semble interminable…

Un cas intéressant est celui des “ partisans de l’avortement ”… À l’origine, il s’agissait d’une ellipse pour “ partisans de la légalisation de l’avortement  ; une tournure de phrase abrégée qui s’imposa seule sur le plan langagier lorsque la légalisation fut acquise. Et qui s’imposa d’autant plus facilement qu’il y avait, qu’il y a toujours, réellement… des partisans de cette tragédie pour une femme, de cette horreur pour un fœtus !

De façon générale, nombreux sont les humains qui font dépendre leur part, affichée, de bons sentiments obligés, d’une autre part, beaucoup plus vaste et encore plus obligée, de mauvais sentiments. Férocité bien pensante, que ses adeptes veulent rendre obligatoire pour tout le monde. Ils sont virulemment opposés aux injonctions : “ Bienheureux les doux ”, ou “ Vivre et laisser vivre ”. Dans leur esprit, c’est plutôt : malheur aux doux !

Une simple réticence à ce niveau, même d’ordre général, suffit pour faire de l’honnête homme, à leurs yeux, un traître.

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La meilleure façon de procéder

septembre 20th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #80.

Dans les activités quotidiennes, pour toute manière de procéder, il convient de s’arrêter parfois… afin de s’assurer qu’on emploie bien la meilleure. En effet, même si tous les gestes se révèlent bien utiles, c’est leur agencement exact qui peut décider de leur efficacité d’ensemble. En s’arrêtant ainsi, en suspendant le processus, on peut, dans le concret, imaginer des variantes de réalisation. Une fois identifiée la meilleure parmi celles-ci, il vaut mieux s’y tenir, car son exécution deviendra de plus en plus fluide, grâce à la pratique répétée… jusqu’au prochain arrêt sur image, où l’on récapitulera.

Cette approche n’est pas la plus courante. Certains changent sans cesse de procédé, au hasard. D’autres, les plus nombreux, ne comparent jamais les différentes approches possibles : la première qu’ils ont trouvée et qui a marché, ils l’ont adoptée et ils la gardent… sans plus penser à une alternative.

On remarque souvent ce phénomène dans le monde animal : un individu trouve le moyen de s’acquitter d’une tâche ou d’un besoin, les autres commencent à l’imiter… et hop une culture locale est née. Il est rare qu’une approche différente soit tentée puisque celle désormais en usage commun convient… plus ou moins, mais suffisamment !

D’autant qu’on encourt la désapprobation sociale en procédant différemment de l’habitude établie.

Parfois, quand même, un personnage s’y risque… quel bonheur, alors, pour l’observateur de hasard qui saisit ce moment !

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Petit chat, petit chat

septembre 20th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #79.

Enfant, je me sentais seul, souvent angoissé dans mon sentiment de solitude complète. J’étais l’objet de crises de panique à l’approche de l’heure fatidique, quand les ombres des tristes tropiques s’allongeaient soudain. La nuit, avec son horreur indicible, allait tomber… d’un coup !

Alors je me glissais, comme un chat, vers des lieux où se tenaient des adultes… l’air de rien. Car il me semblait vital que ma terreur grandissante ne se voie pas.

Je chantonnais, très doucement, pour moi-même, sur un air informe et tremblant :

« Petit chat, petit chat, ne t’en fais pas tant.
Petit chat, petit chat, t’es pas seul au monde. »

J’étais content de ma construction verbale, j’imaginais qu’elle me protégeait.

L’enfant que j’étais devait lutter avec la fierté terrible qui l’animait, ainsi qu’avec l’orgueil qui lui portait noise. Il s’en rendait compte, mais il peinait à porter son regard au loin et à reconnaître qu’il n’était qu’enfant… Que d’histoires il se racontait, prince menacé de royaumes chancelants, phantasmatique et fantomatique… que d’effort il lui fallait, pour voir les autres autrement qu’en futurs sujets.

« Petit chat, petit chat, ne t’en fais pas tant.
Petit chat, petit chat, t’es pas seul au monde ! »

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Le sérieux et le rire

septembre 19th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #78.

Une culture multi-millénaire à l’instar de celle des Anciens Égyptiens, des peuples aussi éloignés l’un de l’autre que les Yakoutes de Sibérie et les Peuhls du Sahel, des individus aussi différents l’un de l’autre que Nietzsche (« Un homme a mûri quand il a retrouvé le sérieux qu’il mettait dans ses jeux, enfant. » – Par-delà bien et mal, 94) et Péguy (« Qu’est-ce qu’un prophète ? Un homme indigné. […] J’ai toujours tout pris au sérieux. »)… ont en commun d’avoir parfaitement compris que le sérieux est fondement constitutif de la sagesse et de la dignité.

Le sérieux authentique – qui s’avère toujours simple et en cela entièrement distinct du compassé – est sève de régénérescence.

Pour autant qu’il soit associé au tact et à l’entregent, donc à l’humour, il permet la vision juste et soutient la force morale. Dans un sourire léger. Alors que les ricanements canailles, depuis la nuit des temps, entraînent les humains dans des boyaux pestilentiels, étouffant non seulement la pensée vivifiante, mais aussi le rire vrai, qui est soleil de bonté.

Nietzsche encore : « J’en suis encore à chercher un seul Allemand avec qui je puisse être sérieux à ma manière – et à plus forte raison un Allemand avec qui je puisse être gai ! » – Crépuscule des idoles, VIII.3.

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Il y a mensonge et mensonge

septembre 18th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #76.

Entre égaux, mais surtout lorsqu’il est pratiqué au détriment d’êtres plus faibles, plus vulnérables ou plus naïfs, comme les enfants ou les animaux, ou les malades, ou les vieux, ou bien au détriment de ceux-là qui sont situés plus bas que soi dans une hiérarchie… le mensonge déshonore celui qui le pratique.

Dans les autres cas, pas obligatoirement… car il fait partie des mécanismes de défense utiles à la survie, ainsi qu’aux nécessités liées à la protection de ce que l’on aime, et de ceux-là qui comptent le plus pour soi. En ce sens-là, le mensonge, lorsqu’il est pratiqué à l’égard des puissants, se révèle même souvent éthiquement nécessaire.

Il n’est donc pas automatiquement indigne.

Évidemment, cette conception éthique de la vérité, basée sur la noblesse de cœur de l’individu et qui ne se trouve pas subordonnée à la raison du plus fort, va à l’encontre de la morale inculquée par le pouvoir établi… Qui estime, pour sa part, que le pire mensonge, justement, est celui pratiqué face à un supérieur hiérarchique, à une institution suprême ou à l’État !

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L’homme seul… etc.

septembre 18th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #75.

Les éleveurs et les utilisateurs d’animaux jugent a priori moral le sort pénible ou odieux de leurs victimes, car, selon eux, “ c’est pour cela qu’on en fait l’élevage ” (“ they have been bred for that purpose ”). Ainsi, le contrôle d’un moyen (l’élevage) justifierait toutes les fins que celui-ci permet.

À ce titre, que d’horreurs ne commet-on pas à l’encontre des animaux domestiques… Qu’ils soient, comme on dit, des “ animaux de rapport ” ou des “ animaux de compagnie ”.

Certaines personnes toutefois, habitées de l’esprit de compassion et d’une saine rectitude morale, se révèlent particulièrement conscientes de cette ignominie à grande échelle. De tous temps, sous tous les cieux, il s’en est trouvé. On entendait déjà, chez les anciens Grecs, les arguments de quelques philosophes honnêtes, tel Théophraste d’Erèse [371-287] (successeur d’Aristote à la tête du Lycée d’Athènes, en 322 AEC), s’élevant contre l’esclavage des hommes ou des animaux – qu’ils soient élevés dans cet objectif ou bien conquis sur le monde.

Hélas, on n’écoutait guère ces grands sages… et leurs ouvrages furent même parmi les premiers à se trouver systématiquement détruits par le christianisme triomphant. Seul l’homme (chrétien) comptait : il était, lui seul, à l’image de Dieu, ergo il avait tous les droits et tous les pouvoirs sur l’ensemble de la dite “ Création ”, faite par Lui pour lui.

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Amoindrissement de la diversité mentale dans la société

septembre 17th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #72.

L’utilisation de poncifs et de clichés s’étend dans la population ; parallèlement, leur diversité diminue. Il n’y a rien d’étonnant à cela. La source, commune, se réduit à mesure que la technologie digitale s’étend. Avant, on passait plus de temps à discuter en famille, avec des copains, au bistrot. On avait le temps de faire des variantes, et on avait de la place pour celles-ci. Maintenant, ce sont les mêmes lieux communs qui se trouvent, disons, réfléchis… par les mass media et par les réseaux sociaux, très vite et à l’infini.

On a voulu faire croire que, grâce aux nouvelles technologies, chaque utilisateur s’approprierait un nouveau pouvoir, hautement personnalisé. Alors qu’en réalité, le pouvoir de contrôle conformiste et conformisant, centralisé comme jamais (mais dans un centre se masquant), s’est étendu et affermi… tout en donnant à chacun un os à ronger : l’illusion d’une personnalisation.

À mesure que grandissent en parallèle cet empire et cette illusion, l’originalité et l’authenticité s’amoindrissent, forcément.

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L’homme est bon, tout de même !

septembre 17th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #71.

 L’homme est bon, tout de même ! 

Cela étant dit avec un tremblement dans la voix et une larme à l’œil.

Ah oui ? Comment cela ? Voici l’histoire : un veau est né avec deux pattes seulement, alors on lui en a greffé deux ! Hmm… Et d’où venaient ces deux pattes qu’on lui a greffées ? Perplexité, confusion… vu comme ça, évidemment… Oh ! d’un veau destiné à la boucherie, pardi !

C’est ça : pris d’une main, donné de l’autre. Une éthique semblant satisfaire la plupart, leur main droite ignorant ce que la gauche commet. De fait, c’est pire que cela : leur main gauche accumule les crimes… alors que la droite agit, un peu plus aimablement que la senestre, seulement de temps à autre.

Ainsi, les pleurnicheurs complaisants font mine d’ignorer qu’au moment même où ces chirurgiens s’amusaient à expérimenter, sur une victime non consentante, en définitive… des millions d’autres veaux se trouvaient torturés, mentalement et physiquement, par l’industrie de la viande.

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Reconnaître le méchant

septembre 16th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #70.

Demandez comment on reconnaît un être foncièrement méchant. La réponse la plus spontanée est qu’il a l’air méchant. Insistez pour un peu plus de réflexion… et vous entendrez qu’un méchant ne semble pas aimer beaucoup de monde. C’est une réponse qui n’est pas dénuée de bon sens apparent… mais qui se révèle fondamentalement erronée (car il y a des êtres qui n’aiment pas grand monde, sans être méchants pour autant).

Le trait distinctif du méchant, par rapport aux autres, c’est qu’il cherche à nuire… et qu’il agit en ce sens (la parole délibérée étant une forme d’action).

Les autres, soit ils y pensent (un peu) mais s’avèrent trop faibles ou indolents pour agir… soit ils n’y pensent pas, se bornant à éviter de croiser ou de côtoyer ceux qui les mettent mal à l’aise. Parmi eux, les plus nombreux appartiennent à la première catégorie.

Ceux de la seconde catégorie, plus rares, ne sont pas nécessairement gentils avec tout le monde, même si eux-mêmes en jugent autrement – simplement, ils vont leur propre chemin (parfois jouant des coudes… mais sans penser à mal). C’est tout. D’un point de vue moral, c’est déjà assez bien.

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Comment les bons… deviennent mauvais

septembre 16th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #69.

Dans l’histoire des sociétés humaines, il s’avère courant qu’un groupe, moins vicieux et moins violent qu’un autre auquel il se trouve sans cesse confronté, finisse par adopter les méthodes mêmes de son ennemi si déplaisant. Ce processus se fait lentement au départ, promu par quelques sadiques au sein du “ camp des bons ”, qui aimeraient bien pouvoir faire la même chose qu’en face, pour rigoler…

Grâce à la paresse intellectuelle, morale et physique de la majorité des membres de leur propre camp, les méthodes bêtes et cruelles s’imposent petit à petit au sein de celui-ci, puis brutalement quand la lâcheté générale prend le relais de la paresse générale. Les vrais gentils, les membres les plus intelligents du “ bon camp ”, se découragent et, un à un, s’en vont, écœurés de se retrouver de plus en plus confrontés au culte de la brutalité et du vice dans leur propre camp.

Ce schéma général de déroulement se révèle tellement systématique, dans l’histoire des hommes… qu’il dit tout de l’immoralité essentielle de leurs sociétés.

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Le traitement des prisonniers

septembre 16th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #68.

Lors de la seconde guerre mondiale, une différence, cruciale, entre les fous furieux nazis et même les plus durs des staliniens, pouvait être perçue dans leur traitement respectif des prisonniers.

Dans les instructions et commentaires soviétiques, on lit souvent, à propos de leurs innombrables prisonniers allemands, roumains, hongrois ou italiens : “ On ne peut quand même pas tous les exécuter ?! ” Et ils se creusaient la tête… pour finalement relâcher la plupart d’entre eux, quelque temps après leur victoire finale en 1945.

Par contre, chez les nazis, à tous les niveaux hiérarchiques, c’était, à propos de leurs centaines de milliers de prisonniers russes (mais aussi des civils qui n’avaient pu les fuir), tout au long de la guerre qu’ils avaient déclenchée : “ Il faut les exterminer sans pitié, selon certaines modalités, voici des instructions en rapport. ” Et ils accomplissaient ces instructions.

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La grâce d’une position dominante sur un marché

septembre 15th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #67.

Il est relativement aisé de se faire beaucoup d’argent quand on bénéficie d’une position dominante sur un marché. Il suffit de jouer sur l’asymétrie entre le déroulement général d’une part des mouvements à la baisse (souvent brutaux), d’autre part ceux à la hausse (ordinairement plus lents).

Par exemple, on vend d’un coup des quantités moyennes à une heure où les opérateurs sont peu nombreux : le prix tombe alors fortement et brusquement. Un peu plus tard on rachète, au bas prix que l’on aura soi-même occasionné, de plus grandes quantités, stoppant ainsi la chute du prix – sans pour autant que cela ne fasse beaucoup remonter celui-ci… à cause de l’asymétrie susmentionnée, mais aussi parce que l’on procède à ces rachats alors que les opérateurs sont plus nombreux, donc lorsqu’une transaction a moins d’impact sur le marché.

Quantités ainsi acquises bon marché que l’on revendra par la suite, avec bénéfice, progressivement et tranquillement, durant le rebond assuré qui s’ensuivra.

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Le remords, sous les monuments

septembre 15th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #66.

La démesure narcissique est à l’origine de nombreux monuments, cela va de soi.

Il y a aussi la volonté de rendre hommage. On pense moins souvent à un autre fondement : le remords. Derrière le mausolée du Taj-Mahal érigé pour dame Mumtaz Mahal, derrière les innombrables bâtiments dédiés au jeune Antinoüs (sans oublier les pièces de monnaie émises à son effigie !)… on soupçonne un remords dans l’âme de ces deux empereurs, chez Jahan le Moghol comme chez Hadrien le Romain.

Il est un récit mythique parfaitement démonstratif de cette réalité psychologique. Peu avant son expédition de pillage contre Troie, le roi de Mycènes, Agamemnon, de la maudite famille des Atrides, se révéla, à son habitude, avide et brutal, en poursuivant de ses assiduités un adolescent, Argynnos. Affolé, le malheureux se précipita dans le fleuve Céphise (Khèphisos), où il se noya. Même cette grande brute égoïste d’Agamemnon en conçut alors du remords et, pour se dédouaner, il fit construire sur la rivière un petit sanctuaire, dédié à Aphrodite Argennis.

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Les dénigreurs grincheux

septembre 15th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #65.

Combien de dénigreurs systématiques, moralisateurs grincheux, semblent consacrer tout leur temps et toute leur énergie à gêner l’action, ou à détruire l’œuvre des autres ; les empêchant de bien faire, les empêchant de faire du bien, de faire le bien.

Parce qu’ils estiment que cela doit être fait autrement !

Alors qu’il y a moult façons de bien faire… que les faiseurs de bien ont eux-mêmes leurs besoins psychologiques et qu’en définitive, comme le disent les Suisses allemands : “ jedem Tirschen sein Plaisirschen ” – à chaque petit animal son petit plaisir.

À chaque être son mode de célébration et de solidarité.

Eh bien, non ! Rien n’y fait pour ces esprits saumâtres : ils estiment qu’eux-mêmes feraient mieux (on note l’emploi du conditionnel) que la victime de leurs sarcasmes – ce qui reste à prouver, car ces dénigreurs ne mettent pas beaucoup d’empressement à faire eux-mêmes quoi que ce soit.

Ou alors, l’origine essentielle de leurs dénigrements se révèle moins tordue et plus triviale : le goût de l’excitation le disputant chez eux à la paresse, ils optent pour le stimulus le plus primitif – celui de l’attaque et de la destruction.

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Véganisme réduit à sa portion végétalienne

septembre 14th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #64.

On a réussi une opération réactionnaire particulièrement habile en réduisant le véganisme au seul aspect nutritionnel, le végétalisme, c’est-à-dire une alimentation entièrement végétale. Cette amputation conceptuelle se révèle drastique car le mot “ végétalisme ” a disparu des mass media… même si son concept s’avère plus d’actualité que jamais.

L’opération fut très simple : réduit à la dimension alimentaire, le mot “ végan ” a pris la place de “ végétalien ”.

De cette façon, le véganisme ne se trouve plus perçu comme une éthique de vie d’abord, une éthique cherchant à infliger aussi peu de souffrance que possible aux êtres sensibles… mais tout simplement comme un régime alimentaire. Or, comme la plupart des régimes alimentaires se révèlent foncièrement basés sur une impulsion parfaitement égocentrique (être moins laid, en meilleure santé, plus performant, etc.), et pas altruiste… on voit par là combien le terme de véganisme a été profondément dévoyé.

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Le sentiment de révulsion

septembre 14th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #63.

La révulsion, le dégoût et la peur sont des sentiments dont les racines sont très profondes. Si, en ce qui concerne le dégoût ou la peur, on peut, parfois, après beaucoup de tâtonnements et d’efforts, s’en accommoder… pour la révulsion, rien à faire. Une personne aura fait naître en soi ce sentiment… il se ranimera à chaque rencontre – le système limbique n’obéit pas à la raison.

Il suffit que l’on ait ressenti, une seule fois, de la révulsion, pour un acte, une parole, une odeur, ou pour une simple attitude… et ce sentiment perdurera, sans que rien, jamais, ne vienne l’atténuer. Même quand la cause aura disparu de la mémoire consciente.

Ainsi, encore plus que la peur ou le dégoût, la révulsion apparaît comme le sentiment le plus profond et le plus irréversible qui soit… Elle peut être physique, mentale, intellectuelle – en définitive toutefois, quelles que soient ses particularités de circonstances, elle se révèle toujours le même sentiment : obscur, brutal, pénétrant et affolant.

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Rareté de la raison et de la rationalité dans les sociétés humaines

septembre 13th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #62.

L’effort intellectuel est rarement consenti. En effet, si les êtres humains se montrent souvent prêts à de grands efforts émotionnels et physiques, voire à des souffrances réelles… ils sont rarement disposés à des processus intellectuels élaborés, pourtant rendus nécessaires par la complexité intrinsèque de toute chose réelle.

D’où le succès des démarches à caractère magique, qu’elles soient sacrées ou profanes. Quand on consent à des efforts mentaux, ces derniers consistent, tout simplement, à reconnaître des mots-clés, plutôt qu’à sérieusement tenter de discerner des mécanismes, dans leurs détails.

Aussi la raison et la rationalité s’avèrent-elles historiquement exceptionnelles. Elles n’ont une chance de s’imposer socialement que si les élites et les dirigeants y ont eux-mêmes souscrit pendant plusieurs décennies consécutives. Dès que faiblit cette adhésion de leur part… elles s’évanouissent du corps social, très vite.

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Les faits et leur présentation : approches

septembre 13th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #61.

Le sage et le philosophe accordent autant d’importance à s’assurer de la solidité des faits… qu’à les penser et à les expliquer.

Par contraste, les ras-du-sol au mieux accumulent quelques données… mais ensuite ne savent qu’en faire. Alors, ils ont recours à une forme de magie qui, dans sa version moderne, s’appelait statistique descriptive… et qui, dans sa forme post-moderne, s’appelle “ représentation graphique ”.

Les raconteurs d’histoires, eux, ne s’attachent qu’à quelques éléments, soigneusement sélectionnés, qu’ils adaptent à leur besoin : leur “ vision ” passe avant tout, envers et contre tout – parfois (rarement) c’est joli…

Quant aux grands menteurs, ils trompent tout le temps, tant sur les soi-disant faits exposés que dans leurs explications : chacun de leurs mots, chaque mouvement de leur corps se révèle un mensonge – et ce n’est jamais joli.

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La vérité en tant que procédé particulier

septembre 13th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #60.

Les avancées fulgurantes de la science, ainsi que l’effondrement des légitimités religieuses, puis les innombrables dangers et nuisances liés aux nouvelles technologies, ont fait naître un discours dépréciateur de la notion même de vérité : les anciennes vérités n’ont plus cours, les nouvelles ont permis des découvertes et des réalisations dangereuses… donc la vérité s’avère inutile voire nuisible. On jette ainsi le bébé avec l’eau du bain.

Cette attitude, disons désinvolte, relève de la paresse morale et intellectuelle. Ses adeptes, en définitive partisans du n’importe quoi, ne voient pas que la vérité et l’instinct de vérité [1] résident dans un procédé particulier… pas nécessairement dans un énoncé particulier. La vérité n’est pas simplement un préjugé tenace. Elle s’avère une approche de recherche rigoureuse et efficace (la science), ou bien une intuition [2] profonde, pertinente et élévatrice (la méditation [3], la poésie [4])… qui permettent de percevoir pleinement une réalité, et de la qualifier part de vérité.

[1] Cf. supra le texte no 24, « Le rare instinct de la vérité ».

[2] Cf. supra le texte no 55, « Intuition ».

[3] Cf. « L’abîme et la fourmi », texte no 78 de Pensées pour une saison – Hiver.

[4] Cf. « Le poème comme épiphanie », texte no 22 de Pensées pour une saison – Hiver.

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Conjugaison correcte ne définit pas réalité complète

septembre 11th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #58.

La conjugaison des verbes, bien étudiée, bien intégrée, se révèle une aide précieuse pour le développement cognitif et intellectuel d’un enfant.

Toutefois cet acquis, indispensable et vital, peut parfois s’avérer encombrant à l’étape suivante, lorsqu’il devient… temps de réaliser que la personne est une construction mentale. Qu’il en est de même du mode verbal actif, comparé au mode passif. Enfin, qu’il n’y a de réel et d’effectif que la perception de la durée – qu’il n’y a pas, fondamentalement, d’existence ontologique aux états du temps, passé, présent et futur (on nomme ontologie la partie de la philosophie traitant de l’être, en grec ôn, ontos). Même si l’écoulement du temps se révèle la réalité la plus incontournable de toute existence.

La définition de ces temps, leur fine distinction, permettent de bien fonctionner, mentalement et concrètement, c’est tout… et c’est déjà beaucoup.

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Progresser dans le rang

septembre 10th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #54.

Au sein des grandes institutions, qu’elles soient privées ou non, si l’on y regarde de plus près, il faut se rendre à l’évidence : les principaux associés et propriétaires accordent peu d’importance aux résultats réels des dirigeants qu’ils emploient, ou de leurs employés à hauts salaires – lesquels peuvent systématiquement avoir tort, continuellement transformer l’or en plomb… sans pour autant que cela ne nuise à leur carrière ! L’essentiel est qu’ils soient toujours du bon côté… celui de leur employeur – plus exactement : du côté de ses pulsions et de ses rêves, même les plus délirants.

Car l’employeur ordinaire, qu’il soit un individu ou un organisme, récompense d’abord le conformisme et l’adhésion. Pour progresser dans le rang, il suffit alors de deviner ce qu’aujourd’hui l’on souhaite entendre, en haut lieu. Et de le clamer en se mettant en avant.

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Un couple de forces

septembre 10th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #52.

La vie se révèle l’expression brouillonne, mais diablement tenace, d’un couple de forces antagonistes : le hasard, soit la contingence, et l’anti-hasard, soit la nécessité.

Depuis des milliards d’années elle est sans cesse en émergence, avec une structure cellulaire de base définie… mais dans une variété de formes surprenante suite à la duplication, répétée aussi exactement que possible, de réplicateurs porteurs d’instructions et soumis, dans un chaos incessant, à des petites modifications aléatoires. Toutes ces formes, les anciennes comme les nouvelles, se trouvent continuellement sous le tamis de la sélection naturelle. Un tamiseur qui souvent se comporte en broyeur. Ce qui ne peut pas durer… ne durera pas. Ce qui pourrait durer… durera peut-être.

Sur cette planète, la forme chimique générale des réplicateurs, qui s’est imposée aux origines de la vie, est l’ADN, l’acide désoxyribonucléique. Un nom à la consonance étrange et alambiquée, convenant parfaitement au mystère obscur, complexe et touffu qu’il recouvre.

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Rectitude morale et rigueur intellectuelle

septembre 10th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #51.

La rectitude morale et la rigueur intellectuelle sont étroitement liées. Ceux qui se complaisent à dire n’importe quoi, n’importe comment, qui gambergent ou qui agissent sans connaissances préalables et en dehors de toute raison, en général pratiquent une éthique se voulant de haut vol… et à géométrie très variable. Ceux-là pour qui l’éthique consiste à trouver bon (et obligatoirement bon) ce qui les arrange, eux, sur le moment, se révèlent les premiers à pratiquer la pensée magique, en déconnection de tout principe de réalité et sans aucun respect pour la vérité des choses.

On peut aussi relever que les gens de mauvaise tenue, se vautrant dans la laideur, n’ont jamais ni rectitude morale, ni rectitude intellectuelle. Alors que celui qui pratique, avec constance, ces deux vertus, s’avère souvent ami de la beauté.

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Le fonctionnement clanique

septembre 10th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #50.

Dans un clan, les règles de comportement sont strictes : on ne se fait pas de mal entre membres de celui-ci. À l’intérieur d’un clan soudé, on respecte entre soi la règle d’or antique : “ Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse et traite les autres comme tu voudrais qu’on te traite. 

En revanche, contre ceux-là qui sont extérieurs au clan, non seulement peut-on commettre tout le mal que l’on veut… mais on le doit [1].

Certaines sociétés ne sont jamais sorties du mode de fonctionnement clanique ; qu’elles s’imaginent hautement civilisées du fait de leur puissance n’y change rien. Les étrangers et les animaux s’y trouvent toujours destinés à être trompés voire violentés – en agissant de la sorte le forban donne, à son clan, à la fois des gages d’intelligence et de loyauté.

Corollaire : ceux qui pensent et fonctionnent en termes d’éthique, estimant que la règle d’or doit s’étendre aux autres que les proches… sont considérés dans les sociétés claniques comme stupides, ou traîtres.

[1] Cf. supra le texte no 10, « Morale militaire et morale individuelle ».

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Les clubs de moralisateurs enthousiastes

septembre 9th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #48.

Moralisateur n’est pas moraliste, pas plus que fans de sport ne sont sportifs. Les rassemblements de moralisateurs, qu’ils soient de type religieux ou politique, se ressemblent tous, foncièrement. Ils donnent la primauté à l’opinion conforme et à l’adhésion aveugle, au détriment de la détermination des faits et de l’intelligence de l’analyse. Rapidement, on y passe de l’enthousiasme à l’exaltation.

Ces clubs de narcissiques hautement satisfaits de soi, où l’on rivalise d’exaltation et de fanatisme, de vertu indignée et d’hypocrisie, dérivent très vite dans l’irrationalité hystérique – puis dans le plus fervent irrationalisme. Mode opératoire d’abord privilégié… obligatoire ensuite. Par là, fatalement, ces groupements sombrent dans la violence totalitaire.

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Le sopraniste de passage

septembre 4th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #30.

Alors que je déambule sur notre terrain à Kangaroo Island, j’entends un bruit d’ailes : un oiseau s’est posé dans un grand Callistemon étalant généreusement ses fleurs bottlebrush, rouges à anthères jaunes. Je suis aussitôt frappé par un chant mélodieux, très particulier, ne correspondant à rien de connu dans le coin.

Quel oiseau échappé d’une cage pouvait bien se trouver à l’origine de cette inhabituelle merveille sonore ? Perplexe, je discerne le chanteur, mais de dos seulement… et il semble un red wattle-bird !

Pas possible ! Ces derniers, très agressifs à l’égard des autres oiseaux et peu portés sur la poésie, se contentent de grincements et de craquements de voix bien peu harmonieux. Mais là, cet individu chantait avec des accents de merle noir doté d’un coffre puissant !

Abasourdi, je fais le tour de l’arbuste, l’air de rien, afin d’observer de profil ce drôle d’oiseau. Tiens… un nouveau-venu : un little wattle-bird, nom d’espèce Anthochaera chrysoptera, de la famille australasienne des passereaux meliphagidés, ou honey-eaters. Des amateurs de nectar de fleurs.

Je l’écoute avec ravissement, jusqu’à son envol.

Ce fut hélas une première et une dernière. Je suis souvent revenu sur le lieu du miracle, mais je n’ai plus jamais entendu ce chant clair et suave. Mes livres d’ornithologie locale jugent que la voix des individus de l’espèce n’est pas belle… Mais ce personnage, pardon ! quel génie ! Ou alors, une confirmation que les anglo-saxons ont une oreille différente.

Mon épouse, une seule fois, dans le même coin, le vit et l’entendit. Et c’est tout. Qu’es-tu devenu, chanteur de passage ?

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Deux chrysolithes

septembre 1st, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #22.

Nous sommes dans le deuil de notre grand Schahpour, quand nous recevons un appel téléphonique : une dame veut se débarrasser de sa jeune chatte, qui sera sûrement euthanasiée, mais peut-être en voulons-nous ? Nous arrivons dans l’heure chez la dame en question. Le seuil d’entrée franchi, elle ouvre une porte donnant sur un salon plongé dans l’obscurité : deux yeux d’or, se détachant remarquablement sur une élégante ombre chinoise encore plus sombre que le décor ambiant, nous observent avec intérêt. Ces deux yeux appartiennent à une petite chatte grise à poils longs.

C’est le coup de foudre ! Nous sommes très heureux qu’elle ne ressemble en rien à Schahpour, ni dans son apparence ni dans ses attitudes. Elle ne sera pas l’ombre d’un grand personnage, mais un être à part entière. Nous repartons avec elle. Nous l’appellerons Chatoune.

Elle a grandi depuis, mais elle a conservé son comportement de vif-argent ainsi que toute l’intensité lumineuse de ses beaux yeux.

L’iris de Chatoune est hétérochrome, vert généralement, mais partiellement recouvert comme d’un épais vernis doré, aux contours mal définis. En plein soleil, ses yeux paraissent alors émeraude, avec des reflets d’or : deux chrysolithes. Autrement, ils sont d’un très bel ambre jaune, qui fait un contraste de lumière saisissant sur sa superbe robe grise.

Elle est si jolie…

Chatoune, photo 2017.07.29

Chatoune, photo 2017.07.29

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La Vérité contre l’établissement des faits

septembre 1st, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #20.

Entre les philosophes antiques et les idéologues chrétiens, il y avait une différence d’approche essentielle. Les premiers, même les idéalistes et les platonistes parmi eux, distinguaient les opinions des faits qu’on se devait d’établir avec discernement et esprit critique… Alors que, pour les seconds, il n’y avait que “ La Vérité ”, unique, avec deux majuscules, à laquelle on devait se soumettre totalement et sans la moindre réserve.

Au XVe siècle, au cours de la Première Renaissance, à nouveau au XVIIIe siècle, Siècle des Lumières, on revint à la distinction entre les faits et les opinions. Malgré les délires du romantisme, le XIXe siècle y resta dans l’ensemble attaché. Depuis, cette distinction a de nouveau été mise à mal, par le communisme et par le fascisme d’abord, puis par l’américanisme triomphant.

Résultat, à la fin du XXe siècle cette distinction classique avait disparu des mass media, en même temps que s’était éteint le journalisme d’investigation. Elle tendait aussi à disparaître des revues scientifiques, particulièrement des revues anglo-saxonnes : les déclarations programmatiques, ainsi que d’adhésion à une vérité prédéfinie, avaient pris le pas sur l’établissement des faits et de la vérité tout court.

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La suspension du geste

août 31st, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #17.

Avant d’agir ou de parler, il convient de suspendre son geste ou son verbe, pour s’assurer qu’on ne cause pas autant voire plus de mal que par l’inaccomplissement de celui-ci (à moins que l’on ne souhaite intentionnellement faire du mal…).

Autrement dit : si toute action ou toute parole délibérément nuisible est ignoble, de son côté, même sans intention de nuire, un acte ou un mot nuisible ou destructeur est répréhensible.

Suspendons notre regard… En s’abstenant d’agir ou de parler, on peut se montrer coupable, éventuellement, d’hésitation ou de paresse, au pire de lâcheté ou d’indifférence – quatre degrés d’indignité qui représentent, par rapport aux deux cas d’espèce déjà mentionnés, des degrés moindres de responsabilité dans la mauvaise trame du monde. Dès lors, moralement, les actions et les paroles nécessitent réflexion préalable et raisons valables, encore plus que l’absence d’action ou de parole.

Aussi, l’attitude brahmanique, bouddhiste ou taoïste, ou encore celle de la sagesse sceptique de l’Antiquité grecque, consistant en une prise de recul a priori, de suspension du geste ou du verbe… à défaut de clairement savoir quoi dire ou quoi faire – se confirme-t-elle la bonne, éthiquement. C’est une épokhê de sage prudent, sceptique à l’égard de lui-même et du monde [1].

Avec toutefois une exception vitale : il est des situations où il faut prendre instantanément une décision d’aide ou d’assistance. En Grèce antique un tel instant était nommé kairos, que l’on devait saisir immédiatement quand il se présentait [2]. Dans ce genre de situation où l’on ne peut rien peser, c’est l’instinct du moment qui s’avérera noble et dignement responsable… ou pas.

Ananké stênai : nécessité étroite.

[1] Cf. infra le texte no 59, « Quelle vérité ? ».

[2] Cf. « Chamane », texte no 100 de Pensées pour une saison – Hiver.

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De l’esprit et de l’humour

août 30th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #15.

On tend à opposer, souvent à juste titre, l’humour (britannique) et l’esprit (français), ou bien à comparer sens de la fine plaisanterie et sens de la dérision subtile. Mais on oublie, ce faisant, qu’il y a deux sortes d’esprit français : l’esprit d’intelligence et l’esprit moqueur.

Le premier peut être drôle par ses dévoilements inattendus, mais il ne cherche pas à l’être d’abord. Le second peut être intelligent par son sens de l’à-propos, mais ce n’est pas là son objectif premier, qui est de faire naître le rire au détriment de ce que l’on cherche à ridiculiser, une personne physique le plus souvent, parfois une personne morale ou un comportement.

Les deux formes d’esprit français s’inscrivent dans une psychologie de la lutte, du polémon des Grecs anciens ; mais elle est d’abord intellectuelle pour le premier, d’abord sociale pour le deuxième. On est donc sur deux plans très différents.

L’humour ne participe d’aucun de ces deux types d’esprit ; dans son sens strict, il exprime une bienveillance pudique, en une forme de « politesse du désespoir ». Il n’est pas polémon, mais indique plutôt, de la part de celui qui le pratique, une invitation à partager un refuge, aussi modeste soit-il.

En ce sens, l’humour est d’abord une manifestation de générosité dans la pauvreté, un petit rayon de lumière dans l’obscurité et le froid. Il n’est pas matière première à démonstration de force, mais à consolation dans un monde sans espoir. Il n’est pas matière première à ricanement et cabriole sociale, mais à solidarité et chaleur amicale.

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L’enthousiasme : en user avec modération

août 30th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #14.

Au cours d’une vie passée à trébucher et à se relever, des décennies de désillusions enseignent que l’enthousiasme est une arme à double tranchant. Que ce soit en matière de relations humaines, d’activité politique ou d’acquisition de connaissances. Certes il donne de l’énergie et de l’impulsion, mais il faut en user avec discernement, avec beaucoup de prudence et de rigueur si l’on souhaite qu’il soit source de vitalité renouvelée, plutôt que de leurres, de gaspillages et même de destructions.

D’aucuns diraient que cela n’a pas de sens, qu’une telle réserve abolit l’enthousiasme. Je dis : que non. La nourriture fournit atomes, molécules et énergie au corps, tous indispensables, l’appétit s’avère ainsi utile, bien agréable par ailleurs… mais il convient de ne pas sombrer dans la gloutonnerie et de ne pas avaler tous les aliments qui se présentent à soi.

Cette allégorie pour exprimer qu’un homme de bien et qu’un chercheur de vérité se doivent d’être plus précautionneux qu’enthousiastes : c’est la ténacité, surtout, qui s’avère leur plus grande alliée, avec la prudence. L’enthousiasme ne doit pas constituer plus qu’une poussée amicale… une incitation à reprendre le chemin, malgré la fatigue du moment.

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Le contrat handicap

août 29th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #13.

Un contrat ne se révèle utile qu’à la partie ayant les moyens de se payer un avocat expérimenté… avec des accointances dans les milieux judiciaires. Un contrat crée des complications et, pour la partie faible, son existence a, bien plus que son absence, des implications généralement préjudiciables. C’est particulièrement vrai dans les pays de tradition juridique anglo-saxonne.

Sous la contrainte d’un contrat, le petit se trouve enfermé… dans un grand château qui n’est pas dans ses moyens et dont il ne possède pas les clefs. Pire : en plus d’endosser sa gestion difficile, il en subit la responsabilité légale. Ainsi doit-il y demeurer même sans la moindre troupe pour le défendre… alors qu’autrement il aurait pu, tout simplement et plus sagement, fuir à l’approche du puissant châtelain voisin lequel se pointe avec de nombreuses troupes, lui.

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Ne pas faire du mal, préalable à toute bonté agissante

août 29th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #12.

On peut apprendre à être bon en agissant avec bonté. De fait, il ressort que c’est la seule façon de l’être : car c’est en faisant… que l’on est. Aussi, pour être bon, faut-il satisfaire une condition préalable : faire le bien.

Encore faut-il discerner que, pour pouvoir faire le bien, il faut commencer par ne pas faire le mal. Simplement parce que les occasions de faire du mal sont partout, alors que celles de faire du bien sont plus rares. Et que le mal est plus reconnaissable que le bien. Il faut donc commencer par ce qui se trouve le plus accessible, en mettant l’accent sur une action qui n’apporte pas grand-chose à l’amour-propre : ne pas faire du mal.

Ce n’est pas pour rien que le premier des principes hippocratiques est : « D’abord, ne pas nuire ».

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Morale militaire et morale individuelle

août 29th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #10.

Lors de toute réflexion sur les notions de morale ou d’éthique, dans tout essai de généalogie les concernant, à la Nietzsche… il est un malentendu fondamental qu’il faut lever au préalable. Il y a deux sortes de morale, qui n’ont en partage qu’une dénomination : la morale clanique ou militaire, et la morale individuelle ou éthique.

Dans la première, sont valorisés l’esprit de sacrifice de l’individu au groupe, ainsi que sa volonté à tout faire, sans aucun état d’âme, afin de nuire à l’ennemi. Les notions militaires de bien et de mal se définissent à l’aune de ces deux principes de base. Celui qui refuse de mentir à un ennemi, ou de le torturer, est considéré comme suspect. On est en présence d’une morale clanique [1].

Chez les pratiquants de la morale individuelle, la notion d’ennemi ne tient que peu de place, leur fondement de l’éthique est plutôt : vivre et laisser vivre. C’est chez eux que se sont développées les notions de conscience morale et de compassion, absentes de la morale clanique. De temps en temps, au cours de ces rares périodes de l’histoire où leurs contemporains estimaient que tout allait bien et que l’on pouvait se montrer magnanimes… ils finissaient ailleurs que sur les bûchers. Autrement, ils devaient se cacher précautionneusement, afin de pouvoir vivre suivant leur conscience… ou, simplement, pour rester vivants.

Étant donné l’orientation actuelle de la société humaine, il est probable que l’on ne pourra pas, encore longtemps, parler au passé pour eux de la nécessité de se cacher…

[1] Cf. infra le texte no 50, « Le fonctionnement clanique ».

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Confiance, oui ou non

août 27th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #06.

Dans son caractère et sa constitution, la confiance en quelqu’un, ou dans une institution humaine, se révèle un des sentiments les plus asymétriques qui soit. Elle est longue à s’établir… par contre, elle peut s’évanouir instantanément. Elle s’avère totale… ou bien nulle. Elle est aussi, entièrement et strictement, volontaire.

La confiance ne s’exige pas : elle se mérite. Entièrement ou pas du tout, répétons-le. Que peut bien signifier : “ Je ne lui fais pas trop confiance… ” – sinon que l’on n’a pas confiance ? Chez tous les êtres vivants, lorsqu’on accorde sa confiance, ce n’est pas sur un mode quantifiable mais sur un mode binaire. On fait confiance à un tel… ou on ne lui fait pas confiance. On donne sa confiance.

Ils sont plutôt rares et bien sophistiqués ceux-là qui arrivent, réellement, à fonctionner, dans la vie concrète, en accordant plus ou moins leur confiance, à un tel, ou à tel autre. Ils sont très forts… ou alors ils sont sur une voie dangereusement paranoïde.

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Le dé jeté dans le vent

août 26th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #03.

Un observateur attentif de ce qui est, y compris de son propre esprit, finit, si la lucidité l’emporte, par réaliser que rien de naturel dans le monde ne peut, en définitive, être démonté et compris pareillement à un mécano. Car tout, y compris donc l’univers, existe sans cause ultime, sans raison fondamentale… et se révèle plutôt indéfinissable.

Le tout, soit le cosmos lui-même, est mouvant et sans cesse en renouvellement… par là, vraisemblablement unique, non prévisible et non reproductible. Si racines il y a, elles s’avèrent celles du fortuit et de la contingence !

À l’instar d’Héraclite d’Éphèse, on peut méditer sur l’innocence du dé, dans la poussière… et sur l’innocence de celui qui le jette dans le vent.

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L’avenir qui brûle les yeux

août 25th, 2023

In Pensées pour une saison – Printemps, #02.

L’avenir brûle de l’éclat de mille soleils. Mais lequel ? Et comment regarder un soleil en face ? Comment peut-on voir quelque chose d’ignoré, vers lequel on ne peut même pas se tourner ?

C’est pourtant une véritable démesure, un hybris commun aux humains facilement infantiles et orgueilleux, que de s’imaginer qu’ils peuvent contempler l’avenir… Alors qu’ils ne lui font même pas face – puisqu’ils ne peuvent que tourner le dos à cette lumière, si aveuglante qu’elle tue.

Seuls quelques sages, ici et là, réalisent pleinement cette vérité si dérangeante. Ainsi que le peuple des Aymaras, Amérindiens des hauts plateaux andins de Bolivie et du sud Pérou ; ils l’expriment avec une acuité impressionnante : « Le passé est devant nous et l’avenir dans notre dos, invisible et imprévisible. »

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Le chardonneret fusillé

août 20th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #94.

2010.05.20 – Je déambule tranquillement sur notre grand terrain de Kangaroo Island, admirant, en fin d’après-midi, les étranges Eucalyptus cladocalyx, savourant les chants d’oiseaux. Méditant sur toutes les tragédies animales et végétales qu’il a dû connaître.

Soudain un claquement sec, venu de la dite “ council reserve ”, trouble l’harmonie. Aïe ! Carabine à petit plomb… Peu après, je vois un chardonneret se poser en catastrophe sur le sol. Son comportement me semble anormal, je m’approche de lui discrètement et l’observe de plus près. Le pauvre petit ouvre et referme le bec avec angoisse. Pas un cri. Il agonise. J’évite d’ajouter à son affolement.

Je le vois mourir en une minute.

Je l’ai ramassé doucement, encore tout chaud. Du sang lui coulait sur une patte, du sang vermeil, tellement rouge que c’en était troublant au-delà de la tristesse. Il avait une profonde blessure à l’abdomen. Un petit trou. Le tireur n’avait eu cure de la beauté de son plumage, de son chant et de son vol. Il ne voyait qu’une proie facile, car les chardonnerets sont confiants par nature.

Ils sont également, pour ceux qui s’amusent à tuer, victimes désignées par leur statut que l’on veut infâmant : “ introduced species or race ” – race ou espèce introduite. Statut attribué par les descendants des non-natives ayant tout introduit sur le continent, après qu’ils s’y sont eux-mêmes introduits…

Alors voilà : on l’a fusillé, le petit chardonneret.

Mais que sait l’univers du drame ? Moi, je sais. Je le ramène dans le creux de ma main, je l’installe dans une jolie petite boîte, avec disposée contre lui une grande fleur de Callistemon rouge et or, et quelques graines. Le lendemain, avec mon épouse, nous lui avons offert une petite cérémonie funèbre, et afin de ne pas l’oublier trop vite nous avons disposé quelques jolis cailloux sur sa tombe.

Tant de grâce, tant de beauté… Fini le si joli petit chardonneret… Il aura vécu l’espace de quelques vols, de quelques graines, de quelques chants.

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La limpidité des voix de soprano anglaises et la réinvention de la voix de contre-ténor

août 19th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #92.

Au temps de la Renaissance tardive, les compositeurs anglais Tallis [1505-1585], puis Byrd [1543-1623], produisirent des chefs-d’œuvre de musique vocale ; parfois en cachette de l’autorité (pour de sombres et violentes raisons d’anti-papisme officiel – eux-mêmes étaient catholiques).

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, il y eut les merveilles, principalement vocales, de Purcell [1659-1695], et puis… et puis pas grand-chose. La plupart des musiciens de l’époque baroque en terre anglaise seront importés.

En matière musicale, les Britanniques ne se réveilleront que tardivement, à partir de la fin du XIXe siècle. Ainsi, en musique classique, ils n’auront fait qu’une seule contribution majeure, mais elle est tout à leur honneur : une tradition de voix de soprano claires et limpides, dénuées de la sonorité grasseyante qui rendait un peu ridicules les cantatrices du continent.

Par ailleurs, après la seconde guerre mondiale, un génie anglais autodidacte, Alfred Deller [1912-1979], saura réinventer la tessiture, si singulière, de la voix de contre-ténor. Plus personne ne savait la pratiquer, elle s’était éteinte. Grâce à lui des pages sublimes de la musique de la Renaissance sont relues, et même relues convenablement.

Enfin, vers 1970, l’Angleterre inventera un genre de musique “ pop ” souvent troublant… Le groupe Pink Floyd créant même plusieurs œuvres chantées étonnantes par leur sensibilité et leur inventivité musicale – il est dommage que les lyrics, les paroles, se trouvaient rarement à la hauteur de la musique.

À la lecture de cette courte note, on aura compris que c’est en musique vocale (et pas tout à fait en art lyrique) que les Britanniques auront apporté leur principale contribution à l’art musical.

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Le petit agressif qui s’empare de tout le terrain

août 18th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #91.

Le fonctionnement du monde n’est pas vraiment fondé sur l’esprit de paix et de bienveillance, non plus sur la force tranquille… En observant de près les oiseaux, les singes, les humains ou les chats, on peut parfois discerner un même processus à l’œuvre, assez troublant : de plus petits, de plus faibles, s’ils sont agressifs, finissent par chasser de plus grands, de plus forts… si ces derniers ne sont pas eux-mêmes querelleurs.

À chaque confrontation acceptée par le plus fort, ces individus plus faibles se prennent une leçon – mais ils n’en ont cure et reviennent à la charge, encore et encore. Jusqu’à ce que le plus grand, s’il est de nature paisible et amateur d’harmonie plutôt que d’affrontements, finisse, de guerre lasse, par céder le terrain… ou par se soumettre.

J’ai ainsi vu un chat menu poser sans cesse des guet-apens, lui permettant de faire sursauter, à chaque fois, de plus costauds que lui. Même si ces derniers lui flanquaient une raclée ou le chassaient loin, ils finissaient, à la longue, par souffrir d’une angoisse généralisée, à cause de tous leurs sursauts, de toutes leurs peurs, de courtes durées mais se cumulant.

Car le petit chat choisissait soigneusement les moments où, lui, était prêt, moralement et physiquement… alors que ses victimes étaient toujours prises par surprise, souvent aux plus mauvais moments : quand ils mangeaient, buvaient, faisaient leurs besoins, siestaient… Pour leur part, les plus grands ne se prêtaient pas à ce jeu, ne s’appliquant pas, eux, à systématiquement surprendre le pénible petit teigneux… Ni ne souhaitaient-ils le battre à mort, une fois pour toutes. Individus foncièrement aimables, ils perdaient à la longue. Leurs lieux de déambulation usuels se trouvant désormais associés à des expériences déplaisantes, ils se mettaient à les éviter.

Ainsi, à ce jeu risqué, sournoisement, lentement mais de façon inexorable, le petit agressif finissait par contrôler tout le territoire. Il gagnait à l’usure.

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La lumière de la musique dans les périodes sombres

août 17th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #88.

Les époques les plus dures ont fréquemment produit des musiques favorisant la paix intérieure et l’harmonie… alors que les sociétés ayant bénéficié d’une période de paix et de prospérité produisent souvent des musiques violentes et angoissantes. Ainsi, les troubles européens du Moyen Âge tardif et les guerres de religion ont enfanté la douceur harmonieuse des musiques de la Renaissance, puis de l’époque baroque.

L’Europe, à partir de la fin du XIXe siècle, après une relativement longue période de paix, assez générale sur le continent, s’est mise à la production de musiques angoissantes et discordantes. Par contre, durant les années 1946-1965, le monde occidental, qui sortait d’en prendre, sut produire des chansons légères, sans prétention, heureuses dans l’ensemble. Vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, une génération nouvelle, n’ayant connu ni guerres ni privations, réintroduisait la violence et la discordance dans la musique occidentale. On n’est toujours pas sorti de cette dernière tendance, qui dure.

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Des recommandations avant toute chose

août 15th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #85.

2018.08.10 – Un article grand public annonce des problèmes cardiaques pour ceux qui dorment dix heures ou plus. Évidemment, cela reste flou dans l’énoncé… et on subodore que le journaliste a compris de travers.

Vérification : l’article épidémiologique évoque bien, comme on pouvait s’en douter, une simple corrélation… et aucune relation de cause à effet ne peut être établie dans le cadre de l’étude.

Toutefois, cela n’empêche pas les auteurs, dans leur conclusion, de procéder à des recommandations… en particulier de ne pas dormir plus de huit heures ! Pourtant, on peut soupçonner que les grands dormeurs se protègent, sur le plan cardiaque, par leurs longs sommeils…

Une relation de cause à effet a été inventée – et elle est définie dans le moins vraisemblable des deux sens possibles ! Mais bien dans le sens voulu par l’air du temps.

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Attention ! Je vous fais des chatouillis !

août 15th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #84.

Le langage s’infantilise, rapidement. Dans un hôpital, alors que l’on est prêt à se faire radiographier aux rayons X, le technicien avertit : “ Attention ! Je vous fais des chatouillis ! 

Quid ? Ah, il palpe, tout simplement, pour se repérer… Il ne dit pas : “ Je vais vous palper ”… mais utilise une expression adaptée à de tout petits enfants.

Il prévient, de surcroît, par une interjection préalable, à l’intonation dramatique : “ Attention ! 

Et pourquoi donc, dans une relation médicale entre adultes, un membre du personnel soignant doit-il prévenir le patient qu’il va être touché ?! Ah, oui… précautions oratoires de caractère juridique, dans une société devenue procédurière. Mais aussi… alors même que s’étendent l’étalage des chairs et l’affichage des pratiques sexuelles, on constate une tendance croissante à une pudibonderie de mauvais aloi.

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Le gros doigt de la muflerie

août 15th, 2023

In Pensées pour une saison – Hiver, #83.

On partage une vidéo ; réponse envoyée par une récipiendaire, à tous les autres : “ Ah oui je connaissais ! 

Il y a pire dans la muflerie : on commence à raconter, en public, une petite blague, et l’on se fait interrompre par un : “ Ah oui c’est super, surtout la fin ! Quand… 

Il y a ainsi des gens dont l’égo a besoin, à tout prix, en toutes circonstances, de s’imposer, sans aucun égard pour les autres. Ces individus ne parlent pas pour échanger, établir un contact, mais simplement pour éclabousser, par leur trop-plein d’eux-mêmes.

C’est aussi une forme de malpropreté de comportement. Ce sont des gens qui mettent leur pouce sur le camembert servi à table, lorsqu’ils s’en coupent une tranche… Qui mettent leur doigt dans la sauce du plat, il faut qu’ils goûtent tout de suite… et ils en rajoutent alors : “ Ah ! dommage, c’est trop salé ! 

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