Les géographes de l’expédition Baudin et la reconnaissance des côtes australes, par Dr Bréelle, Dany

LES GÉOGRAPHES DE L’EXPÉDITION BAUDIN ET LA RECONNAISSANCE DES CÔTES AUSTRALES

Dr Dany Bréelle

Flinders University, Adélaïde, Australie

Etudes sur le 18ème siècle, vol. 38, 2010, Editions de l’Université de Bruxelles, pp. 213-223.

En octobre 1800, Charles-Pierre Boullanger et Pierre-Ange François-Xavier Faure embarquaient en qualité d’ingénieurs-géographes à bord du Géographe et du Naturaliste, les corvettes du voyage de découvertes aux Terres australes commandé par Nicolas Baudin. Leur mission était de travailler à la cartographie des côtes soit mal connues, soit encore inconnues des Terres australes. Tous deux étaient de jeunes adultes. Faure, né à Nantes en 1777, accomplissait son premier voyage au long cours ; Boullanger, né à Paris en 1772, avait déjà expérimenté la mer en tant qu’aspirant de la marine[1]. A partir de l’analyse des divers écrits, croquis et plans qu’ils remirent au commandant au retour du voyage[2], le propos de cet article est d’estimer le travail de reconnaissance que les deux géographes accomplirent au cours et à l’issue de cette expédition pour « combler les blancs de la carte » de la Nouvelle-Hollande[3], et vérifier l’exactitude des cartes déjà existantes. Je traiterai d’abord de l’enseignement que Boullanger et Faure reçurent pour obtenir le titre d’ingénieur-géographe et être sélectionnés parmi les savants de l’expédition ; je m’arrêterai ensuite sur les méthodes de levés et de cartographie qu’ils appliquèrent en m’appuyant sur leurs registres, journaux ou cahiers déposés aux Archives nationales[4] ; enfin je replacerai leur production géographique dans les contextes politique et culturel de l’époque, m’attachant à discerner les facteurs qui limitèrent la promotion du travail de Boullanger et Faure.

Formation scientifique et missions hydrographiques

Boullanger et Faure reçurent une excellente formation scientifique, en intégrant la toute nouvelle École polytechnique, où de prestigieux savants tels que Gaspard Monge, le père de la géométrie descriptive, le chimiste Bertholet, les mathématiciens Lagrange ou Prony enseignaient les principes généraux des sciences indispensables aux ingénieurs. Tous deux passèrent avec succès l’examen d’admission[5], le premier en 1795 (promotion du 28 ventôse an 3/ 18 mars 1795) et le second en 1796 (promotion du 23 nivôse an 4/ 13 janvier 1796).

À l’issue de deux années d’enseignement intensif, particulièrement en mathématiques, ils furent admis par concours, avec Laplace comme examinateur, dans une des cinq écoles d’application associées à Polytechnique, celle des ingénieurs-géographes. Cette nouvelle école, associée à l’Ecole nationale aérostatique et dirigée par Prony, avait ouvert ses portes en 1797 pour pallier aux graves déficiences de recrutement auquel le Cadastre de la France se heurtait, et à l’aspect rudimentaire de l’enseignement que le Dépôt de la guerre assurait. Joseph Lanz, ancien officier de marine espagnol et calculateur du Cadastre, y enseignait « certaines parties de l’astronomie … utiles aux ingénieurs géographes, telles que la manière de déterminer les latitudes et les longitudes, la figure de la terre, les réfractions, la théorie de la lune, celle des éclipses des satellites »[6].

L’expédition Baudin comptait trois autres polytechniciens de formation, Maurouard, de la promotion du 17 germinal an 4 (6 avril 1796), spécialisé dans la marine militaire, Bailly, de la promotion de frimaire an 5 (novembre/décembre 1796), spécialisé dans les arts et manufactures, et Hyacinthe de Bougainville, de la promotion de l’an 8 (1799/1800), spécialisé comme Maurouard dans la marine militaire[7]. La présence de polytechniciens dans une expédition avait un prestigieux précédent, l’expédition d’Égypte, où, sous l’impulsion de Monge, ils formaient l’ossature des équipes employées à étudier et cartographier l’Égypte et à identifier les vestiges de sa civilisation pharaonique. Le choix de géographes de haut niveau[8] témoignait des ambitions de la France de s’assurer une présence dans le Pacifique où des espaces restaient encore à découvrir, à cartographier et, peut-être, à s’approprier.

Fleurieu, membre de l’Institut et du conseil d’Etat pendant le Consulat, fut chargé de composer les instructions du voyage[9], à la demande du ministre de la Marine, Forfait. Fleurieu avait déjà rédigé celles de Lapérouse et d’Entrecasteaux. Mais contrairement à ces dernières, les objectifs géographiques de l’expédition Baudin se limitaient essentiellement à la Nouvelle-Hollande et à la Terre Van Diemen : Il s’agissait de « faire reconnaître avec détail les côtes du sud-ouest, de l’ouest et du nord de la Nouvelle-Hollande, dont quelques une sont encore entièrement inconnues, et d’autres ne sont connue qu’imparfaitement ». Les instructions étaient précises et incluaient de visiter « exactement » la côte orientale de l’île Van Diemen (Tasmanie). Boullanger et Faure devaient donc travailler « à fixer avec précision la position géographique des points principaux des côtes […] pour en lever des cartes exactes[10] ».

 

Tableau 1. Quelques-unes des missions de reconnaissance des deux géographes

 

Boullanger

 

Faure

 

•       Expédition en canot faite pour relever le plan de l’Ile Maria  (avec Péron). Départ le 19 février 1802  (sur la côte orientale de la Tasmanie, maintenant un parc national)•       Expédition avec le grand canot du Géographepour relever la côte orientale de la Terre de Diémen, depuis le Cap Tourville (avec Maurouard). Départ le 6 mars 1802•       Expédition avec le canot du Naturalisteentre le Promontoire Wilson et Port Westerndépart le 6 avril 1802 (avec St Cricq).(au SE de Port Phillip Bay et de Melbourne)

•       Géographie des Iles Hunter, sur la goélette Le Casuarina, commandée par Louis Freycinet. Départ le 7 décembre 1802 (au NO de la Tasmanie)

•       Géographie des 2 golfes, sur la goélette Le Casuarina, commandée par Louis Freycinet. Départ le 10 janvier 1803 (golfe St Vincent avec Adelaïde et golfe Spencer avec Port Lincoln, en Australie méridionale)

 

 

•       Expéditions avec le grand canot du Naturalistepour faire la géographie de la baie des Chiens Marins (Shark Bay, en Australie occidentale), Départ le 21 juillet 1801(avec Heirisson) ; le22 août 1801 (avec Moreau)•       Géographie de la baie dite Frederik Hendricks (avec la Péninsule de Tasman, à l’Est d’Hobart)Départ le 23 janvier 1802•       Géographie des îles Schouten départ le 19 février 1802 (avec Bailly) (îles de la mer de Tasman, le nom Schouten désigne maintenant plus spécifiquement une île qui se trouve au sud de la péninsule Freycinet)

•       Géographie et plan de la baie de King. Départ le 13 mars 1802 (à environ 200 km au S-SO de la baie de Melbourne et port Phillip Bay).

•       Géographie du port Dalrymple et de l’Ile Waterhouse. Départ le 2 avril 1802 (avec Louis Freycinet) au Nord de la Tasmanie. (le nom historique du port de Launceston, au nord de la Tasmanie).

•       Géographie et plan du port Western ; Départ le 9 avril 1802 (avec Milius)

•       Géographie de l’anse Tourville (baie Murat, Terre Napoléon), départ le février 1803, (avec Ransonnet) (au NO de l’actuelle Eyre Peninsula, Denial Bay)

 

 

La méthode de travail

Dans leur pratique géographique, Boullanger et Faure intégrèrent les méthodes tout récemment mises au point par l’ingénieur-géographe Charles-François Beautemps-Beaupré[11], mais en maintenant parallèlement les méthodes de relèvement plus traditionnelles, à la boussole notamment, multipliant par là-même les mesures. À la manière de Beautemps-Beaupré, ils relevaient avec le cercle à réflexion la position et la route de l’expédition ainsi que les points remarquables des côtes. Ils faisaient leurs mesures conjointement avec l’astronome de l’expédition, Bernier[12], et certains officiers, particulièrement les frères Freycinet. Les bases trigonométriques solides qu’ils avaient acquises pendant leur formation parisienne leurs étaient précieuses pour faire des relèvements à partir de la position de la corvette et d’azimuts[13]. Les points repérés étaient ainsi placés trigonométriquement sur des croquis.

Pour calculer la longitude, Boullanger et Faure se servaient des éphémérides nautiques publiées en France sous le titre de Connaissance des temps par le nouveau Bureau des longitudes, crée en 1795. Ces tables donnaient la position des astres sur la “sphère céleste”, en utilisant le même système de coordonnées que celui que nous utilisons sur terre: la longitude et la latitude. Mais pour les astres, la longitude était appelée « angle horaire », et la latitude « déclinaison ». Ainsi, la détermination de la latitude consistait à mesurer la déclinaison du soleil à midi et celle de la longitude à mesurer à une heure bien déterminée la position de la lune ou du soleil par rapport à d’autres étoiles et à regarder sur les tables de la Connaissance des temps l’heure qu’il était à Paris lorsque ces astres occupaient cette même position. On faisait alors la différence entre l’heure de Paris et celle du lieu où l’on se trouvait et on traduisait cette différence en degrés. Par exemple, dans le registre de Boullanger lors de sa mission de reconnaissance des deux golfes en nivôse an 11, on remarque, dans les parties gauches des pages, la multiplication des mesures d’angle pour calculer la longitude, mesures qui avaient été prises parallèlement par Boullanger et Louis Freycinet[14]. Ces mesures étaient ensuite reprises pour corriger les erreurs dues à la réfraction de l’atmosphère en déduisant la « longitude conclue ». Dans la partie droite des pages, Boullanger mentionnait ses relèvements de positions et points géographiques de la côte au fur et à mesure de leur reconnaissance en les indiquant par des chiffres, accompagnés de commentaires ou d’indications sur leurs caractéristiques géographiques (par exemple : « extrémité ouest d’une lisière de sable »), qu’il reportait ensuite sur des premiers croquis. Ainsi, Boullanger et Faure faisaient de rapides croquis des lignes de côtes. Ils y plaçaient les points remarquables et amers qu’ils identifiaient et y indiquaient souvent la triangulation ; ils ajoutaient des remarques ou commentaires qui leur servaient ultérieurement à construire la carte en plaçant sur celle-ci les données physiques définissant les côtes et utiles à la navigation, ainsi que le trajet du bateau.

Les descriptions accompagnant le travail de relevé des deux géographes traduisent souvent la difficulté et l’embarras qu’ils éprouvaient à décrire ce qu’ils étaient entrain de découvrir et dont les lieux et la végétation n’avaient pas encore été répertoriés et référencés en Europe. Ils caractérisaient des côtes jusqu’alors inconnues en utilisant un vocabulaire descriptif élémentaire et en les comparant avec les paysages des Terres australes qu’ils avaient déjà vus (les falaises de Port Jackson par exemple). Dans cet extrait du registre de Boullanger sur les journées des 25 et 26 nivôse an 11, les « terres tellement basses, qu’étant par 2 ou 3 brasses d’eau, nous n’apercevions que des arbres noiés qui la bordaient» constituaient en réalité une mangrove, mais le géographe n’était pas en mesure d’identifier précisément la formation végétale qu’il avait aperçue depuis la goëlette.

Tout le fond de ce premier golphe est terminé par des terres tellement basses, qu’étant par 2 ou 3 brasses d’eau, nous n’apercevions que des arbres noiés qui la bordaient. La côte orientale du même golphe est plus élevée … Le 23, nous cotoiâmes des falaises de rochers à pics, dont l’aspect était le même que celui des environs de Port-Jackson. Seulement ces falaises étaient plus basses que celles qui sont voisines de ce port[15]

De manière générale, les rapports de missions de Boullanger et Faure étaient centrés sur l’objectif géographique de leur mission, à savoir la description des aspects naturels des côtes  explorées en vue de leur cartographie : ils décrivaient avec précision la topographie et les formes géomorphologiques des côtes (falaises, côtes basses, baies, anses, caps, isthmes, presqu’îles, îlots, plage, promontoire…), ainsi que leur nature géologique (côtes sablonneuses, calcaires, rocheuses ou granitiques…) ; ils donnaient des indications sur les sols (fertilité) et la couverture végétale (boisée, marécageuse) ; ils repéraient les bons sites portuaires afin de localiser les ancrages bien abrités où il serait possible de se ravitailler en eau et bois, mais aussi les sites éventuels d’implantation, avec de bonnes conditions naturelles ou des richesses naturelles ou minières à exploiter ; ils signalaient les endroits à éviter. Par exemple, Faure indique dans son rapport de reconnaissance de la baie de King (ventôse, an 10)

La baie de King ne me parait pas fort bonne en ce que les vents du sud y frappent presque sans obstacle et l’espace où un bâtiment peut mouiller est très petit, tout le reste n’étant qu’un vaste banc de sable qui s’étend, je crois, sur toute l’entrée sud[16]

Le travail de reconnaissance des deux géographes permit aussi d’apporter des corrections importantes aux cartes de la bibliothèque de bord mises à la disposition de l’expédition Baudin par le Dépôt des cartes et plans de la Marine pour la durée de la campagne. Ce fut singulièrement le cas lors de la mission que Faure accomplit dans la baie Frederik Hendricks en Tasmanie orientale, en pluviôse an 10, qui rectifia de façon significative la carte de l’expédition d’Entrecasteaux que Beautemps-Beaupré avait élaboré quelques années auparavant. Dès la phrase d’introduction de son rapport de mission, Faure énonça que, contrairement à ce qui figurait sur la carte de Beautemps-Beaupré, « l’île Tasman n’en est pas une, mais qu’elle est jointe à la grande terre par un isthme[17] ». Pour parvenir à ces conclusions, le géographe fit beaucoup de relèvements, de croquis et parcourut à pied quelques parties de côtes de manière à s’assurer de la justesse de ses résultats. Il traduisit sur le papier la complexité de la baie en utilisant des feuilles de construction et des calques où il reporta ses relevés, avec un système de carroyage et de petits carreaux qui correspondaient à 100 toises sur le terrain, soit 195m. Ce carroyage servait de repère au rapporteur et à la règle.

Les résultats obtenus par les deux géographes furent d’autant plus méritoires que les conditions physiques et matérielles du voyage étaient particulièrement éprouvantes. Les problèmes de santé et la coordination difficile entre les membres de l’équipage nuisaient au bon déroulement des observations, comme l’atteste la lecture de la conclusion du rapport de mission de Faure sur la reconnaissance de la pointe Nord de l’île Hartogs.

Ce rapport n’a certainement pas de quoi vous satisfaire, citoyen capitaine, sous le rapport géographique. Sans chercher à m’excuser entièrement du peu d’ouvrage que j’ai fait, je vous ferai remarquer qu’une indisposition continuelle causée par un mal de dents, qui m’a occasionné la fièvre pendant deux jours, et qui ne m’a pas encore entièrement abandonnée même actuellement m’a empêché de m’appliquer avec tout le soin qu’il était nécessaire à ce travail. J’ai négligé la route, premièrement parce que je croyais que le citoyen Hérisson en était chargée, en second lieu pour les raisons que je viens de vous exposer [18].

Les difficultés rencontrées étaient également d’ordre technique. De mauvaises conditions météorologiques (temps couvert et mer houleuse), rendaient impossibles les relèvements et provoquaient une très grande agitation de l’aiguille du compas qui ne permettait pas d’obtenir des résultats sûrs. Les variations de température faisaient avancer ou retarder les montres marines, dont il fallait vérifier constamment la marche (Boullanger notait que la montre n°38 retardait au-dessus de 15 degrés, et avançait au-dessous). Les géographes se heurtaient enfin au manque de fiabilité des éphémérides (Boullanger relevait des « fautes à la colonne des déclinaisons du soleil »), mais aussi au peu de confiance réciproque qui existait entre eux et le commandant Baudin[19].

Pour remédier aux inexactitudes des données recueillies à bord, il fallait, au retour de l’expédition, les vérifier avant de construire les cartes. Boullanger, qui, peu après son arrivée à Paris, avait été affecté au Dépôt général de la Marine que dirigeait Beautemps-Beaupré, compara avec rigueur les longitudes estimées pendant le voyage « à des observations correspondantes aux nôtres » obtenues à Greenwich, Seeberg et Paris, et réfléchit par ailleurs de manière très approfondie aux méthodes théoriques et mathématiques qui pouvaient réduire encore plus les marges d’erreurs des montres[20].

Un contexte peu porteur

Bien que Boullanger et Faure aient été des ingénieurs dotés d’une solide formation scientifique qui en faisait des hydrographes et cartographes compétents, leurs noms et leur travail n’ont pas marqué l’histoire de la reconnaissance des Terres australes. Cet apparent paradoxe s’explique par le silence général qui a pesé longtemps sur l’expédition Baudin. Le contexte politique défavorable et les fortes personnalités qui dominèrent l’expédition (François Péron et Louis Freycinet) d’une part, et les tendances de la géographie française d’autre part, y sont pour beaucoup.

Faure mit un terme à sa carrière de géographe au retour de l’expédition, lorsque Milius[21], reçut « à son bord [la corvette le Géographe] le citoyen Barois[22] en qualité d’ingénieur-géographe en remplacement du citoyen Faure…débarqué dans cette colonie selon ses propres désirs »[23]. Celle de Boullanger se trouva abrégée par la maladie : il décéda en 1813 avant que la partie Navigation et Géographie du voyage ne fut achevée[24]. C’est Freycinet qui fit figure de cartographe de l’expédition, dans la mesure où il était l’éditeur de l’atlas[25] ; il continua seul à travailler à la rédaction du volume Navigation et Géographie après la mort de Boullanger. Les contextes politique, économique et intellectuel n’étaient d’ailleurs guère favorables à la publication de ce volume en 1815 : Napoléon, qui avait commandité l’expédition, était vaincu militairement et la France traversait une grave crise politique, alors que le Voyage to Terra Australis de Matthew Flinders venait d’être publié (1814) et que l’Angleterre avait repris la maîtrise des mers. Par ailleurs, des personnalités de la géographie française purent, dans une certaine mesure, concurrencer le travail géographique de l’expédition. Par exemple, les géographes Conrad Malte-Brun et Edme Mentelle, publièrent, à partir de 1810, la première encyclopédie de géographie universelle[26] dont le volume 12, consacré à l’Océanie, s’appuyait occasionnellement sur les écrits de Péron, Freycinet ou encore Leschenault. Malte-Brun y décrivait de façon encyclopédique les Terres australes en insistant sur la variété et la singularité des milieux à la fois naturels et sociaux, de manière certes stéréotypée, mais qui emportait plus facilement l’imagination, la curiosité et les convictions du lecteur que l’ouvrage plus concret de Freycinet.

Á la même époque, deux autres savants géographes, Alexandre de Humboldt et Edme-François Jomard, publiaient des ouvrages relatifs aux périples qu’ils avaient accomplis au tournant des XVIIIe et XIXe siècles[27][28]. En 1798, Humboldt, enthousiasmé par le projet de l’expédition du capitaine Baudin, souhaitait très vivement y participer[29]. Mais le report du voyage et d’autres raisons liées aux difficultés initiales de l’expédition le conduisirent à s’orienter vers d’autres explorations. Plus spécifiquement, son voyage en Amérique latine et du Sud l’amena à concevoir au début des années 1800 une nouvelle approche géographique, plus dynamique et ouverte sur les liens de causalité unissant les différentes composantes des paysages naturels et des sociétés. Les récits de Humboldt et la logique de ses descriptions des paysages de la cordillère des Andes, montrant l’interdépendance entre l’altitude, le climat, la flore et les sols [30], séduisaient plus aisément les lecteurs en quête de savoir rationnel que l’ouvrage énumératif et spécialisé sur la Navigation et Géographie des terres australes de Freycinet.

Parallèlement au travail de Humboldt, Jomard, l’ingénieur-géographe de l’expédition d’Egypte, revenu d’Orient en 1803, préparait la publication des résultats scientifiques de l’expédition dans une atmosphère d’égyptomanie [31]. Le premier volume de La Description d’Egypte parut en 1809. Jomard y exposait méthodiquement les vestiges égyptiens en évoquant leurs splendeurs passées avec beaucoup de dessins et d’illustrations très précises au moment même où Boullanger et Freycinet travaillaient à l’atlas et au volume sur les Terres australes, un thème qui n’enthousiasmait pas autant que l’Orient l’imagination du public français.

Comparé à celles d’Humboldt et de Jomard, l’entreprise géographique de Boullanger et Faure se cantonnait essentiellement à des relèvements géographiques, ce qui correspondait  aux instructions de Fleurieu mais ne leur permettait pas de développer une approche plus intégrée des milieux côtiers du continent austral. En ce sens, ils étaient plus ingénieurs-hydrographes que géographes, à la manière de Beautemps-Beaupré, dont ils suivaient les méthodes. Mais cette délimitation de leur travail à des calculs de distances les plus précis possibles, à des opérations géométriques, à des observations astronomiques et, en dernier lieu, à un travail cartographique rigoureux, s’ancrait dans le processus de spécialisation des savoirs et de distanciation entre d’une part les sciences mathématiques ou exactes que le Consulat [32] encourageait fortement, et d’autre part les approches littéraires, encyclopédiques ou spatiales qui avaient caractérisées le XVIIIe siècle et l’esprit républicain [33]. Cette évolution permettait au Consulat en général et à Bonaparte en particulier, de se démarquer de l’idéal républicain d’une science générale de l’homme où chacune des différentes composantes naturelles et humaines des paysages était étudiée et considérée comme partie d’un ensemble. Ainsi, après le Directoire, le travail des géographes tendit à se réduire à celui d’hydrographes au service des ambitions napoléoniennes cartographiant les régions du monde encore potentiellement à conquérir. Soulignons qu’au moment du départ de l’expédition de découvertes, Faure faisait partie des correspondants de la Société des Observateurs de l’Homme [34], avec les botanistes Michaux, Riedlé et Maugé, l’astronome Bernier, l’anatomiste Péron, Bougainville (le fils du navigateur Louis-Antoine, membre résidant de la Société), et les deux commandants, Baudin et Hamelin. Á ce titre, il lui appartenait d’envoyer régulièrement des rapports aux Observateurs sur les modes de vie des sociétés de la Nouvelle-Hollande et de la Terre de Diemen, et donc de coupler son travail de cartographe à celui de l’ « observation » des sociétés australes au sein de leurs cadres de vie [35]. Mais, face à la réorganisation des savoirs et à l’essor des matières scientifiques au détriment d’une science de l’homme, le travail des Observateurs devint de plus en plus difficile, particulièrement à partir de 1802, et la Société cessa d’exister en 1804, l’année même du retour de l’expédition.

Pour conclure, en termes de résultats géographiques, et bien que le capitaine anglais Matthew Flinders accomplit, parallèlement au voyage de Baudin, une expédition de découverte du continent austral comparable à l’expédition française [36], l’objectif de reconnaissance des côtes du sud-ouest et de l’ouest  de la Nouvelle-Hollande et de la côte orientale de la Terre de Diemen fut atteint par l’expédition Baudin, du moins dans ces grandes lignes. Certes, comme le soulignait Malte-Brun, « on n’a pas non plus trouvé de grandes rivières navigables » et il restait des « lacunes » à combler[37]. Mais les expéditions de Baudin et Flinders achevèrent la cartographie d’ensemble du continent austral. Cet achèvement, un peu ignoré, résulte côté français en bonne partie du travail de Boullanger et Faure, qui se fit en collaboration avec l’astronome Bernier, les frères Freycinet et d’autres officiers comme Ransonnet. La géographie qu’ensemble ils ont pratiquée est une géographie de découverte, courageuse et souvent périlleuse, avec tout ce que cela implique de déroutant, d’inattendu et d’inquiétant, mais qui, pourtant, a posé plusieurs des dernières grandes pièces manquantes au puzzle du planisphère terrestre [38].



[1] Il était allé à Saint-Domingue en 1792.

[2] Le journal personnel de Boullanger ne se trouve plus aux Archives nationales. Il était consultable à la Société de Géographie jusqu’au début des années 1950, et a disparu depuis (voir Pierre Louis RIVIERE, « Un périple en Nouvelle-Hollande au début du XIXe siècle », Compte-rendu mensuel de l’Académie des Sciences coloniales, 1953, vol. 13, pp.571-589 [Note de l’éditeur])

[3] Isabelle LABOULAIS-LESAGE, « Combler les blancs de la carte Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (XVII-XX siècle) », Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2004. Dans le cas précis de l’expédition Baudin, il s’agissait de combler les blancs des cartes au sud de la Nouvelle-Hollande, en y recherchant l’embouchure éventuelle d’un grand système fluvial à l’image des longs fleuves qui traversent les autres continents.

[4] Série des microfilms de la State Library of South Australia (ARG séries 1, bobines 1-25) des manuscrits originaux des Archives Nationales (série Marine), relatifs à l’expédition Baudin, série JJ (Service hydrographique provenant du Dépôt des cartes et plans) : Marine Série 5 JJ (le voyage et les missions hydrographiques), Marine Série 6 JJ (travaux cartographiques).

[5] Il ne s’agit pas encore d’un concours : des examinateurs interrogeaient des candidats dans toute la France et recrutaient les meilleurs (Bruno BELHOSTE, «  La formation d’une technocratie.  L’Ecole polytechnique et ses élèves de la Révolution au Second Empire », Paris, Belin, 2003 [voir p.54]).

[6] Patrice BRET, 1991, « Le dépôt général de la guerre et la formation scientifique des ingénieurs géographes militaires en France (1789-1830) », Annals of science, 1991, t. 48 (2),  pp. 113-157. Malgré les efforts de Prony et le difficile concours d’entrée que fait passer le mathématicien Laplace, cette école ne parvient pas à établir sa réputation sur le long terme, face à l’institution rivale et plus ancienne que constitue le Dépôt des Cartes.

[7]Ambroise FOURCY, « Histoire de l’Ecole polytechnique ». Paris, chez l’auteur, 1828.

[8] C’est le minéralogiste Le Lièvre, membre de l’Institut et de la commission d’amélioration des programmes de l’école polytechnique, et ancien élève de l’école des mines, qui les sélectionne (Faure sera choisi en remplacement de son camarade de promotion Jacques-Joseph Caunes).

[9] Charles Pierres CLARET de FLEURIEU, «Mémoire pour servir d’instructions particulières au citoyen Baudin capitaine des Vaisseaux de la République commandant des corvettes le Géographe et le Naturaliste dans le voyage d’observations et de recherches relatives à la géographie et l’histoire naturelle dont la conduite et la direction lui sont confiées», Archives nationales, Marine 5JJ / 24 (l). Document reproduit sur microfilm à la State Library of South Australia, Adélaïde, (ARG séries 1, microfilm n°5)

Avant la Révolution, Fleurieu fut Ministre de la Marine de Louis XVI.

[10] Charles Pierres CLARET de FLEURIEU, «Mémoire pour servir d’instructions particulières au citoyen Baudin…» op.cit.

[11] Beautemps-Beaupré partit en 1791 sur la frégate la Recherche avec l’amiral d’Entrecasteaux à la recherche de Lapérouse. Au cours de cette campagne, il mit au point des procédés entièrement nouveaux de lever sous voile. S’affranchissant des relèvements à la boussole, il relevait les points remarquables de la côte au cercle à réflexion, imaginé par Borda, en mesurant les angles avec un point éloigné ou avec le soleil. Ses cartes détaillées permirent une navigation bien plus précise et sécurisée que les cartes jusqu’alors en usage. Voir en particulier Olivier CHAPUIS, « A la mer comme au ciel Beautemps-Beaupré et la naissance de l’hydrographie moderne (1700-1850) »,  Paris,  Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1999.

[12] Bernier a été formé par Joseph-Jérôme Lefrançois de Lalande, directeur de l’Observatoire de Paris et un des fondateurs du Bureau des Longitudes, avec Lagrange et Laplace.

[13] Un azimut est l’angle de la projection horizontale d’un point avec le nord géographique.

[14] Baudin avait nommé Louis Freycinet au commandement de la goëlette Le Casuarina, à bord de laquelle Boullanger et lui-même ont accompli en janvier 1803 d’importants travaux de reconnaissance, notamment dans les îles Hunter et les deux golfes de l’actuelles Australie du Sud (golfes Spencer et St Vincent). C’est cependant Matthew Flinders qui avait le premier reconnu ces deux golfes en mars 1802.

[15] Charles Boullanger, Registre tenu par le citoyen Boullanger, Archives nationales, Paris, Marine 5JJ / 24 (p) document reproduit sur microfilm à la State Library of South Australia, Adélaïde, (ARG séries 1, microfilm n°15)

[16] Pierre Faure, rapport de mission sur la reconnaissance en détail de la baie de King Archives nationales, Paris, Marine 5JJ / 24 (p), document reproduit sur microfilm à la State Library of South Australia, Adelaide, (ARG series 1, bobine n°5)

[17] Pierre Faure, rapport sur la reconnaissance de la baie Frederik Hendricks sur la carte du voyage de M Dentrecasteaux, Archives nationales, Paris, Marine 5JJ / 24 (p), document reproduit sur microfilm à la State Library of South Australia, Adelaide, (ARG series 1, bobine n°5)

[18] Pierre Faure, rapport sur la reconnaissance de l’ile Dirk Hartogs, Archives nationales, Paris, Marine 5JJ / 41, document inclus dans les pages 273-76 du journal d’Hamelin, reproduit sur microfilm à la State Library of South Australia, Adelaide, (ARG series 1, bobine n°14)

[19] Cette tension apparaît particulièrement clairement dans le rapport que Boullanger remit au Commandant Baudin à propos de « la séparation du Casuarina au Nord de l’île des Kangourous ». Charles Boullanger séparation du Casuarina au Nord de l’île des Kangourous. Archives nationales, Paris, Marine 5JJ / 53. Copie du document à la State Library of South Australia, Adelaide, (PRG 15/99/13, papers related to Baudin’s expedition)

[20] Louis  FREYCINET,  «  Voyage de découvertes aux terres australes exécuté sur les corvettes Le Géographe, Le Naturaliste et la goélette Le Casuarina pendant les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804 sous le commandement du capitaine de vaisseau N. Baudin. Navigation et Géographie », Paris, Imprimerie royale, 1815 (pp. 361-399).

[21] Milius fut désigné par le gouverneur de l’Ile de France, Decean, pour faire office de commandant en chef du Géographe et de l’expédition après la mort de Baudin

[22] Barrois était l’aide de camp de Decean et avait la mission secrète de remettre au premier Consul et au ministre de la Marine les dépêches du gouverneur.

[23] Pierre Milius, lettre du 6 germinal an 12 adressée au Ministre de la marine et des colonies, Archives nationales, Paris, Marine 5JJ / 24 (h), document reproduit sur microfilm à la State Library of South Australia, Adélaïde, (ARG séries 1, bobine n°4)

[24] Louis FREYCINET, « Voyage de découvertes aux terres australes … », 1815,  op. cit.

[25] Louis FREYCINET, « Voyage de découvertes aux terres australes – partie navigation et géographie – Atlas ». Paris, imprimerie royale, 1812.

[26] Mentelle, Edme, and Conrad Malte Brun. « Géographie mathématique, physique et politique de toutes les parties du monde …, vol. 12, Contenant la suite de l’Asie et les Terres Océaniques ou la cinquième partie du monde. » Paris: Henry Tardieu et Laporte, 1804.

 

[27] Alexandre de Humboldt rédigea le récit de son voyage en Amérique dans une édition monumentale en 30 volumes intitulée Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804 par Alexandre de Humboldt et Aimé Bonpland, Paris, Schoell, Dufour, Maze et Gide, 1807

[28] Voir les contributions d’Edme Jomard dans Description de l’Egypte ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l’expédition de l’Armée française, T1 Antiquités-Descriptions. Paris, Imprimerie impériale, 1809.

[29] Frank HORNER, F. « La Reconnaissance Française  L’expédition Baudin En Australie (1801-1803) » (traduit par Martine Marin, Paris, L’Harmattan, 2006 [voir p.60]).

[30] Charles MINGUET, 1980. « Alexandre de Humboldt, voyage dans l’Amérique équinoxiale. Tableau de la nature et des hommes », Paris

, Maspero, 1980.

[31] Yves LAISSUS, « Jomard le dernier Egyptien ». La Flèche, Fayard, 2004.

[32] C’est le Consulat qui donna le coup d’envoi à l’expédition Baudin, mais c’est sous le Directoire que le projet avait été initialement conçu.

[33] Jean-Luc CHAPPEY, « De la science de l’homme aux sciences humaines : enjeux politiques d’une configuration de savoir (1770-1808) », Revue d’Histoire des Sciences humaines, 2006, 15, pp. 43-68.

[34] Comme le souligne Jean Luc Chappey, la Société des Observateurs de l’Homme apparaît comme la première véritable institution anthropologique, et « constitue un témoignage essentiel sur la fameuse transition des savoirs entre les XVIIIe et XIX siècles. », dans Jean-Luc CHAPPEY, « La Société des Observateurs de l’homme (1799-1804). Des anthropologues au temps de Bonaparte ». Paris, Société des études robespierristes, 2002.

[35] A ce jour, nous n’avons pas eu connaissance de la correspondance de Faure avec la Société des Observateurs de l’Homme.

[36] Anthony BROWN, « Ill-Starred Captains: Flinders & Baudin ». Fremantle, Fremantle Press, 2004.

[37] Conrad Malte-Brun, « Précis de la géographie universelle: ou, Description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau », Volume 2, Berthot, Ode et Wodon, 1829, p.391.

[38] Après cette reconnaissance des Terres australes, auxquelles Flinders donna le nom d’« Australia », il ne restait plus qu’à explorer et définir la forme générale du continent Antarctique pour achever la carte du monde, ce qui ne fut accompli que bien plus tardivement, au début du XXe siècle.

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