Bouddhisme et alimentation

Bouddhisme et alimentation

Lecture donnée le 28.6.2006 au Vihâra bouddhiste de Genève, chez Bh. Dhammika

v. 1.01

par

Dr Bittar, Gabriel, Ânanda Jîvasattha

 

Namo Tassa Bhagavato, Arahato, Sammâ Sam-Buddhassa. (1)

Ces mots sont traditionnellement prononcés par les Bouddhistes au commencement d’un enseignement, d’une discussion ou d’une méditation. C’est du Pâli, une langue apparentée au sanskrit dans laquelle est écrit le plus ancien Canon bouddhiste, celui de la tradition Thera-vâda (“l’Ancienne voix“, ou la “voix des Anciens“). Cette tradition est pratiquée au Sri-Lanka, dans quelques régions de l’Inde, en Birmanie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge, ainsi qu’en certaines régions du Vietnam et de l’Indonésie.

Dans la tradition Theravâda, les rituels alimentaires sont très simples, conviviaux et bon enfant; ils sont aussi l’expression d’une institution religieuse vitale, car, comme nous allons le voir, les religieux doivent être nourris au quotidien par les laïcs. Bien entendu, si la nourriture est importante en elle-même, puisqu’elle alimente le corps et l’esprit et est une source saine de plaisir, elle est également considérée comme l’occasion de pratiquer quotidiennement quatre vertus bouddhistes: la tempérance, le contentement, la compassion et la générosité.

1. La tempérance :

Un roi (2) avait tendance à trop manger, au point qu’il se sentait mal après ses repas et devenait gros. Le Buddha lui rappella que la pleine conscience s’appliquait également en matière d’alimentation; que l’on se sentait mieux et que l’on vieillissait plus lentement lorsque l’on mangeait avec modération. Le roi suivit le conseil, mincit, se sentit mieux et remercia le Buddha pour son bon conseil pratique…

Certes l’histoire rappelle spécifiquement les bienfaits de la tempérance alimentaire, mais elle s’inscrit dans le cadre plus général de la nécessité de tempérance en toutes choses. L’objectif est d’éviter, à tous les niveaux, la complaisance envers soi, l’avidité, la voracité, la gloutonnerie et l’insatiabilité.

Comme exemple concret de tempérance et de contrôle de soi, dans la règle un moine ne peut se nourrir qu’entre l’aube et midi. A moins qu’il ne soit malade, ou que sa santé n’exige des dispositions particulières.

2. Le contentement :

L’aptitude au contentement est bien une vertu. On notera que dans son conseil au roi le Buddha avait mis en avant que l’on se sentait mieux lorsque l’on mangeait de façon modérée. Effectivement, le bien-être, le bonheur ici et maintenant, sont des objectifs de base pour le Buddha, et ses disciples tirent profit des contingences quotidiennes de l’alimentation pour apprendre à être contents et heureux, ici et maintenant.

Dans un sermon poétique bien connu (3), le Buddha conseille de cultiver la sérénité en nourrissant l’esprit de bienveillance (mettâ) à l’égard de tous les êtres vivants. Dans ce sermon, deux mots clé décrivent le sage dans sa pratique:

il est su’bharo, c’est-à-dire frugal, facile à entretenir;

et santussako, c’est-à-dire content de peu.

Un moine se satisfait de ce que l’on veut bien lui offrir, sous quelques réserves raisonnables, comme nous allons le voir. Le nourrir ne devrait pas être une source de soucis indus pour la communauté qui l’entretient.

Que le sage soit heureux de choses simples et raisonnables, est une ancienne règle d’or — on songe à l’approche épicurienne de la vie et de l’alimentation, dans son sens antique et originel.

3. La compassion – karunâ :

Pân’âtipâtâ veramanî sikkhâ-padam samâdiyâmi – “Je m’engage à m’efforcer de m’abstenir de causer de la souffrance” (de brutaliser, de faire souffrir des êtres sensibles). (4)

Ceci est le premier précepte moral du bouddhiste. C’est a’vihimsâ, le vœu de non-violence, l’engagement de renoncer à la cruauté, à la brutalité et à l’abus de force, de s’abstenir de faire souffrir inutilement des êtres sensibles; a’vihimsâ est au cœur de l’action du bouddhiste.

En matière d’alimentation, ce précepte fut clarifié par le Buddha à la demande d’un dénommé Jîvaka (5),Celui qui est pour la Vie”:

Le Buddha : “Je dis qu’il y a trois situations où l’on ne devrait pas consommer de chair animale : si l’on a vu, entendu, ou simplement si l’on suspecte que cette chair a été préparée pour être consommée par soi.”

Jîvaka demanda alors au Buddha de clarifier ses instructions, particulièrement quant au cas des moines qui sont tenus d’un côté d’accepter toute nourriture offerte à eux par la population qui les soutient, mais qui de l’autre s’engagent également à pratiquer la vertu de non-violence dans un esprit de compassion — qu’en est-il alors si on leur offre de la chair animale? En réponse, le Buddha se fit plus explicite:

“Jîvaka, si quelqu’un cause des souffrances à des animaux, et cela pour servir le Tathâgata ou son disciple, c’est par cinq fois qu’il commet du mal. Premièrement, dans la pensée même de capturer un animal. Deuxièmement, du fait que cet animal a peur et souffre lorsqu’il est capturé ou mené à sa mort. Troisièmement, par la pensée même de tuer. Quatrièmement, du fait que cet animal a peur et souffre pendant qu’on le tue. Et cinquièmement, du fait même de fournir au Tathâgata ou à son disciple une nourriture qui ne devrait pas leur être destinée. Ainsi, quiconque est responsable de la mort d’un animal afin d’en offrir la viande au Tathâgata ou à son disciple commet du mal selon ces quatre premiers aspects, et en plus selon ce cinquième aspect.”

Ce sûtra est très clair. Ce n’est pas pour rien que le Buddha utilise un verbe (parisankita) signifiant: “suspecter, soupçonner, pressentir”. Par là, il établit clairement qu’il n’est pas acceptable que l’on soit, directement ou indirectement, cause de souffrance pour un être sensible. Une viande achetée en grande surface, aussi cellophanée soit-elle, représente un animal tué, qui a souffert dans sa vie et sa mort. L’écart de temps entre sa mort et la consommation de sa viande, ou le nombre d’intermédiaires dans la chaîne commerciale, ne changent rien à cette réalité. Si l’on ne peut saisir cette évidence, il suffit de réaliser que la barquette de viande que l’on a prise à l’étal sera promptement remplacée, et que l’on sera ainsi, très rapidement, directement responsable d’une nouvelle boucherie…

Ceci étant, le Buddha était un homme de compassion mais aussi un homme pratique conscient des contraintes de la vie. Il était étranger à toute dérive fanatique au nom du bien; ainsi, nous avons déjà évoqué les exceptions médicales prévues à la règle monacale de ne pas se nourrir entre midi et le lever du soleil. De même, si pour raisons médicales il s’avérait nécessaire qu’un aliment carné fût donné à un moine, cela se passait sans autre — ainsi, affaibli par un purgatif, un moine reçut un bouillon de viande (6).

Ce comportement moral ferme mais éloigné de tout extrémisme est plutôt typique du Buddha. Il convient de noter ici que la notion de sacrifice n’est pas à sens unique chez les bouddhistes: ce ne sont pas toujours les humains qui doivent forcément en être bénéficiaires. Les Jâtaka racontent l’histoire suivante: il y avait une terrible sécheresse, nombre d’animaux périssaient à cause de l’absence de végétation, et les tigres également car leurs proies s’étaient raréfiées. Un moine croisa sur son chemin une tigresse couchée, ses deux petits s’accrochant pathétiquement à ses mammelles vides. Elle le vit, son regard s’alluma: enfin une proie! Elle tenta de se relever, mais elle était trop faible pour même tenir sur ses pattes, et elle retomba sur son flanc. Le moine vit le désespoir dans ses yeux… et il fut empli de compassion pour la bête. Il décida que son temps était venu, et qu’il terminerait sa vie en aidant ces trois tigres à survivre. Il s’approcha alors de la tigresse et lui offrit sa nuque.

Ce récit d’ultime générosité nous mène à la quatrième vertu qui soit en relation avec la nourriture.

4. La générosité – dâna :

Dans les pays Theravâda, les moines et les nonnes bouddhistes sont appellés bhikkhû et bhikkhunî car ils vivent strictement d’offrandes: ce sont littéralement des moines mendiants, des moines de charité. En accord avec leurs règles de non possession ils ne doivent pas faire de réserves notables de nourriture: si durant des semaines il ne se trouve personne pour les soutenir matériellement, cela signifie alors qu’ils ne sont plus perçus comme spirituellement utiles par la population — ils peuvent donc disparaître. Cette dure règle de précarité était voulue par le Buddha. En conséquence, moines et moniales doivent quotidiennement être nourris par la population, selon un usage valorisant d’une part la dépendance et la précarité volontaires des religieux, d’autre part la responsabilité des laïcs à leur égard et leur générosité. Il y eut bien sûr des hauts et des bas dans la survie des religieux de l’ancienne tradition bouddhiste au court des 25 siècles de leur existence, mais il est encore plusieurs pays du sud-est asiatique où on peut les voir déambuler durant la matinée, leur bol vide à la main, pays bénis où l’on peut admirer une population qui s’active avec une évidente satisfaction à remplir tous ces bols sacrés! Souvent, cette activité d’offrande s’inscrit dans le cadre de cérémonies et rituels très simples mais profondément vécus, appellés pûjâ. (7)

Cette totale dépendance alimentaire des religieux bouddhistes a contribué à faire du dâna (l’offrande, la générosité) un pilier fondamental des sociétés Theravâda. Très tôt, on enseigne aux enfants d’Asie du sud-est le geste du don: ainsi, bien des mères Thaï apprennent patiemment à leur bébé à tenir un grain de riz entre leurs petits doigts, puis à l’offrir à un moine ou à une statue du Buddha.

Donner — un geste très simple, ouvrant un vaste monde de joies et de richesses intérieures.

***

Gabriel Jîvasattha

jivasattha@buddhayatana.org

www.buddhayatana.org

***

Notes :

(1) Hommage à Lui le Bienheureux, l’Accompli, Pleinement et Généreusement Éveillé (Qui a Su Pleinement s’Éveiller).

(2) Le roi Pasenadi du Kosala, in Samyutta-Nikâya III.13

(3) Karanîya-Mettâ Sutta — Sermon (de l’Accomplissement) de la Bienveillance. Ce texte apparaît deux fois dans le Khuddaka-Nikâya (5ème collection de la pentalogie du Sutta-Pitaka, la 1ère ‘Corbeille’ du Ti’pitaka) : une 1ère fois dans son 1er recueil, le Khuddaka-Pâtha (le 9ème texte, titré ‘Karanîya-Mettâ Sutta’); une 2ème fois dans son 5ème recueil, le Sutta-Nipâta (8ème texte du ch. Uraga-vagga, versets 143-152, sous le titre abrégé de ‘Mettâ Sutta’).

(4) Le premier des Cinq préceptes (Pañca-sîla). Ce premier précepte moral est, pour tous les bouddhistes, premier dans tous les sens, mais il y a souvent une confusion de termes à son égard: le terme correct pour cet engagement est a’vihimsâ : c’est le vœu de non-violence, de renonciation à la cruauté, à la brutalité et à l’abus de force — et non, pour le bouddhiste, a’himsâ, qui est le vœu de renoncer à toute force (un vœu pratiqué entre autres par certains ascètes jaïna, et également certains religieux bouddhistes).

(5) Jîvaka Sutta (Majjhima-Nikâya, Sutta nº 55).

(6) Vinaya-Pitaka, Mahâvagga, Khandhaka VI, ch. 23(2) (Suppiyâ Sutta)

(7) Bhojana-pûjâ – Offrande de nourriture (v. du Sri-Lanka, offrande à l’autel) — traduction littérale de Jîvasattha

Adhi’vâsetu no Bhante (Bhadde si présentation à une moniale)

Qu’elle soit acceptée avec bienveillance de nous, ô Profondément bon(ne),

bhojana’m pari-kappitam

cette nourriture pieusement et soigneusement présentée;

anu’kampa’m upâdâya

pour votre compassion à notre égard

pai’gamhâtu’m Uttamam.

nous sommes honorés de la présenter à l’Ultime.

 

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