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Les derniers jours de Monique, la wallabie

In memoriam, 31.12.2009

Au nom du million de wallabies tués ces dix dernières années à Kangaroo Island, sous les roues ou sous les balles, victimes de l'avidité, de l'indifférence ou de la méchanceté humaines.

Monique la wallabie, 1ère approche d'observation, 5.12.2009

Kangaroo Island, Buddhâyatana, 1er janvier 2010

Hier, alors que la pleine lune du 31 décembre 2009 illuminait tout d'une douce lumière, Monique notre petite wallabie est morte.

Le matin, elle n'était pas venue vers nous comme d'habitude. Nous ne la trouvions pas et étions inquiets. Puis à midi elle a soudain paru, pauvre petite chose titubante, en plein soleil brûlant, elle est allée vers Jacqueline et s'est appuyée contre ses jambes. Elle avait l'air déshydratée et sa tumeur à l'oeil gauche était devenue énorme. Je l'ai prise dans mes bras, petit corps décharné et cachectique, nous l'avons installée dans notre garage sur un linge et avons entrepris de lui donner à boire avec une seringue. Elle a bu péniblement. Jacqueline pleurait doucement sur celle qu'elle avait protégée, aimée et nourrie depuis qu'elle était venue vers nous le 17 décembre, juste après la nouvelle lune.

Elle avait de la vermine qui lui courait sur son joli visage, sur son oeil malade, j'ai entrepris de le lui nettoyer tout doucement, elle appréciait le traitement.

Nous sommes restés des heures à ses côtés, à veiller sur elle. Et puis elle a entrepris de se lever -- les wallabies restent debout jusqu'au bout, ils meurent debout pratiquement. Elle y est arrivé, mais la pauvre n'avait même pas la force de s'appuyer sur ses avant-bras, elle prenait appui sur le côté droit de sa tête.

Pas un gémissement, alors que sa tumeur devait la faire souffrir le martyre, pressant contre les os, les nerfs et les chairs. Monique est retombée sur le côté droit. Nous avons continué de doucement caresser son joli museau, ce contact semblait l'apaiser. Elle est restée longtemps ainsi. Puis elle a tenté de se relever, mais encore une fois elle n'avait pas la force de s'appuyer sur ses avant-bras, elle s'appuyait de la tête par terre, du côté droit. Et elle est retombée, encore une fois, sur le flanc droit. J'étais sûr alors, par sa façon d'éviter tout contact entre le sol et la partie tuméfiée de son joli visage, qu'elle avait mal. Ce processus atroce s'est répété, plusieurs fois.

Alors avec Jacqueline nous avons évoqué son euthanasie. Je ne savais pas où était mon devoir, j'avais le sentiment d'être lâche quoi que je fasse. Voulions-nous l'euthanasier pour notre confort personnel ? Retardais-je le moment de le faire car je redoutais de pratiquer cet acte violent et irréversible sur ce petit être qui nous avait fait confiance depuis deux semaines ? Qui aimait nous suivre dans nos promenades avec Schahpour, toujours un peu titubante, si poignante de courage et de confiance ?

Je ne savais que faire, je méditais et je l'observais attentivement, pendant que Jacqueline lui parlait doucement.

Et puis soudain, elle s'est mise à délirer, couchée sur le flanc elle envoyait des grands coups de pieds, elle avait peur de nos voix, elle voulait s'enfuir mais n'y arrivait pas. La déposer plus loin, dans son buisson habituel, et la laisser ? Dans un coin toute seule dehors, les corneilles locales l'auraient vite trouvée, et sa fin aurait été abominable. Je savais que ces mouvements désordonnés sont typiques d'un animal qui tente de fuir la mort, ce sont les mouvements de ceux que le Grand Dieu Pan approche.

Alors je sus ce que j'avais à faire. Le temps était venu de la fin pour Monique, et je devais l'aider.

J'ai dit à Jîvarakkhî de rentrer. Il n'était pas bon que Protectrice de la Vie, riche d'inépuisables chansons et d'amour débordant, assiste à la fin du petit être pour lequel elle avait préparé avec bonheur de délicieuses salades variées.

Doucement, je me suis agenouillé devant Monique la petite wallabie, j'ai pris son petit museau, et récitant le Triple Refuge bouddhique, je l'ai chloroformée, maintenant ma prise jusqu'à ce qu'elle perde conscience. Je me sens suffoquer sous l'odeur chimique du meurtre... tenir, ne pas fuir, il me faut aller jusqu'au bout. Buddham saranam gacchâmi, Dhammam saranam gacchâmi, Sangham saranam gacchâmi - Je vais vers le refuge du Buddha, je vais vers le refuge de la Loi, je vais vers le refuge de la Communauté.

Elle ne s'est pas débattue, la petite chérie, elle n'a même pas bronché. Seules ses petites mains se crispaient, un peu, faiblement. Je l'arrosais de mes larmes, tout en maintenant sur elle le tampon chloroformé, jusqu'à ce que je ne voie plus ses jolies mains bouger, jusqu'à ce que je ne sente plus son petit coeur battre. J'ai cru que le mien s'arrêtait avec le sien.

Dutiyam pi Buddham saranam gacchâmi, Dhammam saranam gacchâmi, Sangham saranam gacchâmi.

Puis il fallut que je m'assure de son décès. Alors je l'ai prise de mes deux mains, si maigre, si légère, et je l'ai maintenue près de cinq minutes dans un bac d'eau, que je remplissais de mes propres larmes.

Que le dernier acte d'amour que l'on puisse prodiguer à un petit être tant aimé et soigné, ce soit de le tuer... la vie ne fait pas de cadeaux. Tatiyam pi Buddham saranam gacchâmi, Dhammam saranam gacchâmi, Sangham saranam gacchâmi.

Aucune bulle n'est venue à la surface, le chloroforme avait bien fait son oeuvre.

Jacqueline, entendant mes sanglots et malgré mes instructions, me rejoint alors que je la sors de l'eau, toute mouillée, encore plus petite chose de rien du tout. Elle pleure de chaudes larmes ma Jîvarakkhî, ma Protectrice de la Vie.

Comme elle a été brave cette petite wallabie, elle a tenu, tenu, malgré sa faiblesse et sa douleur.

Byâdhi-dhammóm'hi, byâdhim an'atîtó, abhinha'm pacc'avekkhitabbam - Je suis soumis à la maladie de par ma nature, la maladie est possible, ceci doit constamment être médité.

Nous l'installons, bien posée, dans une fosse profonde que j'avais préparée pour elle, nous plaçons à ses côtés deux mangues et deux biscottes de céréales complètes, elle aimait tellement ça la petite mignonne. Je dépose sur elle des pelletées de terre, tout doucement, en commençant par son arrière-train... mais il faut bien que j'en dépose une sur sa jolie petite tête. C'est terrible ! O petite wallabie, combien nous t'avons aimée, puissent nos larmes t'accompagner dans ce départ.

Marana-dhammóm'hi, maranam an'atîto, abhinha'm pacc'avekkhitabbam - Je suis soumis à la mort de par ma nature, la mort est inéluctable, ceci doit constamment être médité.

J'ai bien rempli la fosse de terre, une dernière récitation ensemble, Jîvarakkhî et Jîvasattha pleurent et méditent sur l'amour et la mort en se tenant par la main.

Sabbé'hi mé piyé'hi manâpé'hi, nânâ-bhâvó vinâ-bhâvó, abhinha'm pacc'avekkhitabbam - Tout ce qui m'est cher et auquel je tiens changera et disparaîtra, ceci doit constamment être médité.

Demain je ferai une petite construction avec des pierres, et je marquerai la place.

Maintenant, il nous faut retourner chez nous, retrouver la vie et notre beau, notre grand, notre aimable Schahpour.

Dans sa détresse Monique la petite wallabie est venue à nous après une nouvelle lune, et nous a quittés pour toujours avant la pleine lune. Schahpour avait plaisir à la retrouver, il aimait s'installer à côté d'elle.

Nous avions remarqué cette petite wallabie à l'oeil gauche abîmé. Après nous avoir observés avec toute l'attention dont elle était capable dans son innocence, pendant des jours, acceptant avec une dignité toute féminine les aliments que nous mettions à sa disposition, elle est venue un jour de nouvelle lune tout près de nous, simplement, délibérément, et s'est installée à nos côtés. Ce n'était pas la faim, elle avait mangé et il ne lui en fallait pas beaucoup. Schahpour en était quelque peu éberlué, et fit quelques mouvements discrets mais fermes afin de la renvoyer plus loin. Elle ne broncha pas ; perplexe, Schahpour la renifla, Jacqueline passa ses doigts sur sa douce fourrure. Elle resta. Elle nous avait adoptés. S'ensuivirent deux semaines d'amitié.

À l'aube, je la retrouvais debout devant la porte de notre maison, je lui donnais une biscotte de céréales mouillée d'eau, car elle avait de la peine à ouvrir la bouche et à mâcher. Debout, elle mangeait délicatement et lentement cette biscotte qu'elle tenait de ses deux petites mains parfaites ; Schahpour faisait un petit tour, l'observait, puis s'installait tel un sphinx à deux pas d'elle. Les deux restaient là, tranquilles. Tout était parfait, l'aurore illuminait la beauté du monde. A son réveil, Jacqueline lui offrait une nouvelle biscotte mouillée et quelques fleurs roses de Pandorea jasminoides, qu'elle dégustait avec raffinement. Puis elle repartait s'installer sous son buisson favori, tout près. A midi, à l'appel de Jacqueline : "Monique, Monique, petite wallabie !", elle venait poser son museau sur les pieds de la bonne déesse, Jacqueline posait à son tour sa main sur la fourrure si douce de Monique, et lui donnait une mangue découpée en tamis de petits carreaux: tenant de ses deux petites mains délicates ce trésor délicieux, elle mangeait un petit carreau orange, puis un deuxième, et tout le long Jîvarakkhî, protectrice de la vie, l'observait avec tendresse.

Son regard simple, aussi transparent que l'eau la plus claire, était troublant d'innocence. Troublant aussi son silence, jamais ne l'avons nous entendu émettre le moindre son, ni de faim, ni de peur, ni de souffrance. Les wallabies sont peu bavards, mais chez Monique le silence était une vertu sanctifiée. Aut tace aut loquere meliora silencio - Soit le silence, soit une parole meilleure que le silence. Pour des êtres aussi volubiles que les humains, un tel silence crée une intensité de relation toute particulière.

Le soir, avec Schahpour nous faisions un petit tour spécialement conçu pour elle: elle nous attendait près de son buisson, puis elle nous suivait, difficilement, elle s'arrêtait souvent, fatiguée, mais nous l'appelions, alors elle nous rejoignait, et ainsi se déroulait tranquillement notre promenade vespérale à quatre, jusqu'au retour à la maison. Là elle s'installait sous l'établi, Jacqueline lui apportait quelques légumes, des pelures de carottes (bien épaisses les pelures...), nous restions un moment à lire avec elle et Schahpour à nos côtés, puis bonne nuit petite wallabie.

Elle passait la nuit installée dans ce coin, d'un côté elle, petite vigile de nuit, de l'autre côté de la porte moustiquaire Schahpour, elle avait la foi qui apaise, les dieux gentils demeuraient ici, dans ce sanctuaire, pas loin.

Elle restait là, silencieuse, si menue, si présente. Comme elle nous manque.

Elle n'aura fait qu'une demi-lunaison avec nous, mais elle a fait de Noël 2009 un moment de partage et de joie inégalé. La vie ne fait pas de cadeaux... mais parfois si. Pour nous, l'espace de quelques semaines, ce cadeau précieux nous fut apporté par une petite bête toute simple, bondissant parfois, titubant souvent, innocente toujours. Monique la wallabie demeurera dans notre coeur, nous n'oublierons pas son courage de tout petit être et sa grande confiance en ses deux amis humains.

Gabriel Jîvasattha et Jacqueline Jîvarakkhî

Réveillon de Noël, 24.12.2009

La petite Monique et le grand Schahpour

31.12.2009 - Jacqueline donne à boire à Monique, déshydratée

Gabriel prend le relais

Jacqueline veille sur Monique

Le sourire de la tristesse

Monique ne se rétablira pas, nous veillons sur ses dernières heures

Le joli profil de Monique, celui que la maladie n'a pas abîmé

Monique se lève dans un grand effort

Mais elle n'en peut plus - c'est la fin de la petite vaillante

Sa tombe, signalée de blocs de quartz, recueillis à Buddhâyatana
- M pour Monique, W pour Wallabie